« Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime ! Il est complice ». Georges Orwell


samedi 22 mars 2014

Les casseroles du Dr. Couillard

- Pourquoi fait-on si peu état de ces « vraies affaires » dans la campagne électorale actuelle ?
- Et qui donc assure cette omerta dans l’opinion publique ?



Jamais un candidat ne s’est présenté pour être premier ministre avec des antécédents aussi problématiques

Mario PELLETIER 
Chronique de Mario Pelletier
22 mars


Alors, Philippe Couillard en a assez qu’on l’associe à Arthur Porter, l’ex-directeur général du CUSM retenu en prison au Panama ? Il se met en colère quand on évoque ses liens avec l’Arabie saoudite ? Il a bien de quoi être fâché. Qui ne le serait pas s’il se sentait ainsi visé, au défaut de la cuirasse ?    

Bien sûr, tout cela n’est que pur malveillance, du salissage. Voyons donc, le docteur Couillard a bien le droit d’être allé offrir sa science et son expertise en Arabie saoudite. Tout le monde sait que le régime de santé publique du Québec ne paie pas assez ses spécialistes. Plusieurs médecins et chirurgiens comme lui sont allés augmenter leurs revenus ailleurs. Et puis, on est dans un monde libre. On a droit de travailler pour le plus offrant. Et même d’être conseiller des monarques absolus d’Arabie, comme lui l’est du prince Abdullah bin Abdulaziz Al-Rabeeah, ministre de la Santé du royaume saoudien.

Après tout, l’honorable Philippe Couillard, membre du Conseil privé de la Reine au Canada - et, de ce fait, nanti du titre « honorable » à vie - a le droit de conseiller les monarchies... et, sans doute aussi, d’être premier ministre du Québec. Qui donc pourrait s’opposer à tant d’honorabilité, sinon des envieux, des jaloux ? Ou, pire encore, des gens qui veulent salir des réputations ?
Philippe Couillard a fait quelques erreurs de parcours, il l’a avoué lui-même. Il ne savait pas qui était Arthur Porter. On le croit sur-le-champ. Peccadille. On ne saurait accabler pour si peu le champion inconditionnel du fédéralisme canadien.
Retenons-nous de juger. Regardons les faits.
De 2004 - date de la nomination de Porter à la tête du Centre de santé universitaire de McGill (CSUM) - à 2011, date de la démission de ce dernier, le Dr Couillard n’a jamais su qui était le Dr Porter. Pendant ces sept années, il a eu l’occasion de le rencontrer, voire de frayer avec lui à maintes reprises. Comme ministre de la Santé, comme professeur à McGill, comme membre du Conseil privé et membre du CSARS (Centre de surveillance des activités de renseignements de sécurité) à Ottawa ; enfin, comme son associé d’affaires. Il est allé à la pêche avec Porter, a fréquenté la même loge maçonnique, a siégé au conseil d’administration de la même compagnie minière, a fondé une entreprise avec lui, tout cela sans le connaître. Le mystère des êtres, tout de même, quel drame ! Nous avons été collègues, amis, associés... et dire que je ne savais rien de lui ! Pleurez, pleurons tous en choeur. Le deuil d’une grande amitié. Noyé dans le pot de vin de SNC-Lavalin : 22 millions payables aux porteurs... du corbillard.
Voyons, ne nous emballons pas. Tenons-nous-en aux faits.
D’ailleurs, qui serions-nous pour juger si... si quelqu’un - dans sa propre famille politique - n’avait déjà lancé la première pierre ?
« Pendant que Pierre (Moreau) et moi combattions la corruption, tu faisais des affaires avec Arthur Porter » ! C’est ce qu’a lancé sans ambages Raymond Bachand au « bon » docteur Couillard, son ex-collègue dans le gouvernement Charest. C’était l’an dernier, le 26 janvier 2013, lors d’un débat à l’Université Concordia. On peut présumer que Bachand, ex-ministre des Finances du Québec, savait de quoi il parlait.
Mais revenons aux faits. Le simple déroulement des faits.


Arthur Porter avait été nommé directeur général du CUSM en février 2004. Philippe Couillard était alors ministre de la Santé ; c’est lui, d’ailleurs, qui avait lancé les projets des nouveaux centres hospitaliers universitaires de l’Université de Montréal et de McGill, respectivement le CHUM et le CUSM.
C’est à partir de là que les liens, pardon, les « coïncidences » se nouent de plus en plus entre les deux médecins : le ministre et l’administrateur. Ces coïncidences ont déjà été relevées (notamment dans La Presse du 15 mars 2013 )
Alors, Philippe Couillard en a assez qu’on l’associe à Arthur Porter, l’ex-directeur général du CUSM retenu en prison au Panama ? Il se met en colère quand on évoque ses liens avec l’Arabie saoudite ? Il a bien de quoi être fâché. Qui ne le serait pas s’il se sentait ainsi visé, au défaut de la cuirasse ?, mais il faut y revenir.
- - En 2005, Porter est nommé par le ministre Couillard président du Réseau universitaire intégré de santé (RUIS).
- - Le 3 septembre 2008, Porter devient membre du Centre de surveillance des activités de renseignements de sécurité (CSARS), et, en même temps, membre du Conseil privé de la Reine. Il est maintenant l’honorable Arthur T. Porter.
- - Le 28 mai 2009, Philippe Couillard et Arthur Porter accèdent tous deux au conseil d’administration de la société minière Canadian Royalties (active dans la région de la Baie James et le Nord du Québec). Le Plan Nord, vous connaissez ?
- - Le 21 juin 2010, Philippe Couillard est nommé membre du Conseil privé de la Reine.
- - Le 22 juin 2010, les deux honorable médecins fondent Porter, Couillard et associés. (Une initiative « illégale », du moins de la part d’un dirigeant de centre universitaire de santé comme Porter : c’est ce qu’a souligné un article du Devoir mardi dernier, 18 mars -Porter revient hanter Couillard.)
- - Le 23 juin 2010, Porter est porté à la présidence du CSARS. Le même jour, Couillard est nommé membre du CSARS. (En passant, c’était la première fois que deux médecins accédaient à ce comité très restreint de 3 à 5 membres, réservé d’habitude à des hommes politiques chevronnés.)
- - Le 10 novembre 2011, Porter démissionne du CSARS. Deux jours auparavant, le National Post a révélé qu’il était de mèche avec un trafiquant d’armes d’origine israélienne, Ari Ben-Menashe, pour vendre de présumées « infrastructures » russes en Afrique.
- - En décembre 2011, sentant la soupe chaude, Porter résigne ses fonctions de directeur général du CUSM.
- - Le 1er octobre 2012, Philippe Couillard démissionne, à son tour, du CSARS, parce que ses liens avec l’Arabie saoudite soulèvent de plus en plus d’inquiétude à Ottawa.
- - Le 4 octobre 2012, la firme Porter, Couillard et associés est dissoute. À ce moment-là, le scandale des pots de vin versés par SNC/Lavalin pour obtenir les contrats de construction du CUSM a fait surface, et l’honorable Porter est en cavale. Ou plutôt, il est atterri dans les Antilles, où il s’affaire à mettre sur pied des cliniques de traitement du cancer à partir de cellules souches pour attirer une riche clientèle touristique. En association avec un médecin britannique sulfureux, lié à la famille Khadafi (lire à ce propos l’article fort instructif de Brian Hutchinson dans le National Post : The new life of Canada’s controversial former spy watchdog ). Décidément, l’ex-associé du docteur Couillard sait toujours trouver ses associés à point.
- - Le 27 février 2013, un mandat d’arrêt est émis contre Porter, en rapport avec une attribution frauduleuse des contrats du CUSM (pour un montant de 1,3 milliard de dollars). SNC-Lavalin et son agent Riad Ben Aissa auraient transféré 22,5 millions de dollars dans un compte bancaire appartenant à Porter pour obtenir lesdits contrats.
- - Le 27 mai 2013, Porter est arrêté au Panama. Il y est toujours détenu en prison, dans l’attente d’une extradition au Canada... qui se fait curieusement attendre, c’est le moins qu’on puisse dire.
Entretemps, le docteur Couillard est élu chef du Parti libéral du Québec, le 17 mars 2013. Il entre à l’Assemblée nationale comme député d’Outremont et chef de l’Opposition, le 9 décembre 2013. Et maintenant, il est en campagne pour occuper la plus haute fonction au Québec : premier ministre.
Alors, interrogeons-nous. Les faits sont là. Troublants.
Jamais, que je sache, dans l’histoire du Québec, un candidat ne s’est présenté pour être premier ministre avec des antécédents aussi problématiques. Des faits, gestes et associations qui soulèvent autant de questions.
On sait que le chef du PLQ a été interrogé - en septembre dernier - par l’UPAC, la police anti-corruption. Aucune accusation ne s’est ensuivie, bien sûr. Mais, imaginez, autrefois (il y a 20 ans seulement), le tollé que ça aurait fait : un homme politique de cette importance, interpellé par la police !
Quand on fouille un tant soit peu les affaires ténébreuses qui traînent aux basques du chef du Parti Libéral du Québec, deux questions sautent vite à l’esprit :
- Pourquoi fait-on si peu état de ces « vraies affaires » dans la campagne électorale actuelle ?

- Et qui donc assure cette omerta dans l’opinion publique ?
On pourrait dire qu’il y a, à l’égard des accointances passées du chef du PLQ, un silence suspect qui rappelle le grand ménagement (presque obséquieux) avec lequel nos faiseurs d’opinion avaient traité Henri-Paul Rousseau à l’époque des pertes catastrophiques de la Caisse de dépôt. Et je ne suis pas le premier à associer Couillard et Rousseau. Lysiane Gagnon l’a déjà fait en 2009, dans un article intitulé Le « chum » du CHUM , en disant qu’à l’instar de Rousseau, « l’ancien ministre Philippe Couillard, à qui l’on doit d’avoir lancé le CHUM sur cette voie désastreuse, a quitté la politique au moment où tout le monde réalisait l’ampleur de son erreur. »
D’ailleurs, la même Lysiane Gagnon, qu’on ne saurait accuser de sympathie péquiste, 

écrivait, dans La Presse, du 29 janvier 2013 (Un homme et son mystère), qu’il y avait « dans le passé de M. Couillard des zones troubles, en tout cas des décisions pas totalement nettes ». Parlant du fait « qu’il ait accepté un poste de conseiller auprès du ministre de la Santé de l’Arabie saoudite », elle disait :
« Un pareil choix dégage un malaise réel. Qu’aurait-on dit d’un médecin québécois devenant conseiller auprès des gouvernements de Franco, Mussolini ou Staline ? Or, la dictature saoudienne n’a rien à envier à ces régimes-là en termes de cruauté et d’abus contre les droits de l’homme. »
On ne saurait mieux dire.
Beaucoup d’observateurs ont laissé entendre que les engagements saoudiens du docteur Couillard pourraient expliquer beaucoup de choses au sujet de ses positions - car ils ont été diverses et ondoyantes, on le sait - sur la charte et, surtout, sur l’expulsion de Fatima Houda-Pépin, une fédéraliste bon teint, mais qui a le défaut capital - aux yeux du chef du PLQ - de vouloir faire barrage à l’intégrisme islamique. C’est peut-être là que le keffieh caché de Couillard dépasse le plus.
Quand on sait tout ce que l’Arabie saoudite finance à travers le monde, pour propager l’islam extrémiste et la charia, on a le droit de s’interroger sur les liens de notre aspirant premier ministre avec ce régime. C’est même notre devoir de citoyen et d’électeur. Car, si voter est un devoir, s’informer en est un aussi. En fait, les deux vont de pair.
On n’a pas le droit de mettre sous le boisseau des questions aussi importantes pour notre avenir national et pour notre démocratie. Il faut les étaler et les discuter pleinement sur la place publique. Pourquoi les journalistes n’en parlent-ils pas davantage ? Par peur ? Par lâcheté ? Par parti pris ? Dans tous les cas, ce serait un grand malheur pour notre démocratie.
Il ne s’agit pas de faire une campagne « sale », mais salutaire. Une campagne salutaire pour notre avenir collectif. Car, si jamais le Parti libéral de Philippe Couillard prenait le pouvoir à Québec, il faudrait remiser nos espoirs d’affirmation nationale pour longtemps, sinon pour toujours.
Je lance ici une autre question : pourquoi donc n’a-t-on pas encore fait extrader Porter ? Il aurait dû l’être depuis longtemps. Le petit Panama n’est pas la Russie, tout de même. Il faut croire que sa présence ici gênerait trop. Et qui, pensez-vous, elle gênerait le plus ? Poser la question c’est y répondre.
Le plus étonnant, c’est que Porter est toujours membre du Conseil privé de la reine. Les membres du CPR sont nommés à vie, mais ils peuvent être révoqués. Pourquoi ne l’a-t-on pas encore fait dans le cas de Porter ? Donc, il a toujours droit au titre d’honorable. Et s’il meurt, au fond de sa prison au Panama, le drapeau sera en berne au Parlement d’Ottawa. Comme il se doit pour tout membre de ce club très sélect des « conseillers privés » de Sa Majesté.
En passant, le Conseil privé de la reine rassemble d’anciens premiers ministres et ministres fédéraux ainsi que des personnalités éminentes, au choix du gouvernement canadien. Paul Desmarais, par exemple, en a fait partie. Of course : à quel siège de pouvoir n’était-il pas assis ? En général, les premiers ministres du Québec n’en ont pas été membres. Sauf, dans les dernières décennies, Lucien Bouchard et Jean Charest. Et si on ajoute Brian Mulroney, Jean Chrétien puis Philippe Couillard, on a une belle flush royale, comme on dit au poker. Pour battre le Québec. Et il reste toujours des atouts cachés, comme Denis Coderre, le maire « anti-référendum » de Montréal, ou, dans les médias, Liza Frulla et Jean Lapierre : tous membres du Conseil privé de la reine. Tous honorables à vie. Comme Porter. On Her Majesty’s Service.
Et quand on s’arrête à penser à tout cela, à soupeser tout ce qui se profile, se prépare et grenouille derrière la campagne de Couillard et de ses alliés plus ou moins masqués, on se dit : mais c’est pas vrai, il faut se secouer, il faut secouer le Québec tout entier. On est en train de nous passer le sapin du siècle entre les dents.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire