« Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime ! Il est complice ». Georges Orwell


jeudi 30 avril 2015

L'obsession ukrainienne

Lysiane Gagnon
19 avril 2015
La Presse


Où s'arrêtera l'obsession ukrainienne du gouvernement Harper? Le voici maintenant qui envoie 200 militaires pour «conseiller» Kiev dans sa «guéguerre» avec la Russie, au moment même où la fragile trêve qui devait mettre un terme aux hostilités semble compromise.

Qu'est-ce au juste que le Canada a à faire au coeur de l'Europe, dans un conflit où il n'a aucun intérêt national - conflit qui, si les choses sont menées à la hussarde, pourrait embraser le Vieux Continent?

La folie humaine, hélas, n'a pas de limite. Rappelons-nous comment la Première Guerre mondiale a commencé: un attentat individuel sans grande importance a engendré une escalade meurtrière qui a précipité le monde dans une boucherie qui a duré quatre ans.

La présence de 200 soldats canadiens à plus d'un millier de kilomètres de la zone de combat ne changera pas grand-chose, militairement parlant. Déjà, 800 Américains et 75 Britanniques sont sur le terrain. Mais cela sera vu par Moscou comme une provocation de plus, après que l'OTAN eût avancé ses bases de missiles sans motifs valables jusque dans les républiques baltes, à deux pas de la frontière russe, et que l'Union européenne eût accepté, bien trop légèrement, le principe d'un partenariat économique avec un pays qui avait toujours fait partie de l'orbite de la Russie.

C'est en réponse à ces provocations que Vladimir Poutine a récupéré la Crimée, territoire qui avait appartenu à la Russie jusqu'en 1954, alors que Krouchtchev, un jour de grande beuverie dit-on, l'avait cédé à l'Ukraine en y maintenant ses bases militaires. Depuis, la Russie encourage en sous-main les rebelles prorusses qui veulent rattacher l'est russophone de l'Ukraine à la Russie.
L'intervention intempestive du lointain Canada ne fait que jeter un peu plus d'huile sur le feu.

L'ancien ministre des Affaires étrangères, John Baird, avait ouvert le bal en décembre 2013 en participant, contre toutes les règles diplomatiques, à une manifestation hostile au gouvernement russophile alors en place à Kiev.

Au G20 de novembre dernier, fidèle à l'approche brutale et carrée qui caractérise ses rapports avec l'étranger, M. Harper a harponné le président Poutine sur le ton d'un petit bully de cour d'école en lui disant «Get out of Ukraine!»

La Maison-Blanche, la France et l'Allemagne font preuve d'une certaine retenue. L'Europe a sagement refusé d'accorder à ce pays mal géré et corrompu la carte d'entrée dans l'UE que convoitaient les autorités de Kiev. M. Harper, quant à lui, est sur la longueur d'onde des républicains américains, grands partisans d'une intervention musclée en Ukraine.

Certains hauts fonctionnaires canadiens à l'étranger se sont même fait suggérer par Ottawa de quitter toute réunion où siègerait un représentant de la Russie!
Aux premières loges, le puissant lobby canado-ukrainien applaudit. Les milliers de citoyens d'origine ukrainienne, et plus généralement ceux dont les ancêtres ont souffert dans l'ancienne URSS, forment un électorat que les conservateurs n'ont cessé de courtiser (comme d'ailleurs les libéraux avant eux).

Le racolage électoral avait commencé par ce projet absurde d'un monument aux «victimes du communisme» en plein coeur de la capitale fédérale, à deux pas de la Cour suprême.

Certes, le communisme a fait d'innombrables victimes, en Europe, en Chine ou au Viêtnam. Mais pourquoi un monument, ici et aujourd'hui, alors que les communistes sont partout en voie d'extinction? Peut-être dans le but mesquin que ce gros bâtiment écrase de son ombre massive l'édifice délicat de la Cour suprême, l'ennemi numéro un du gouvernement Harper? Mais c'est surtout, bien évidemment, pour accommoder un électorat avide d'en découdre avec la Russie.

L'électoralisme est un phénomène normal en politique. Mais l'obsession ukrainienne de Stephen Harper est un petit jeu dangereux. C'est à lui qu'on aurait envie de dire: «Get out of Ukraine, Mister Harper!»

Source: Le Devoir


lundi 27 avril 2015

L'attrait des conservateurs augmente au Québec?

Du  mirage à la réalité

À Daveluyville, près de Victoriaville, le jeune maire Antoine Tardif, âgé de 25 ans, affirme que le plus important dans le fait de voter conservateur n'est pas d'appuyer Stephen Harper, mais de gagner de l'influence. Selon lui, les Québécois voient de plus en plus les conservateurs comme le parti qui leur donnera le plus de chances de faire partie du gouvernement.

«Les Québécois seront tentés de voter conservateur. Nous voulons avoir un siège à la table pour influencer les choses.»

***

De son côté, Louis Plamondon, l'un des deux seuls députés restants du Bloc québécois, n'est pas aussi convaincu de la ferveur des Québécois envers le Parti conservateur. Il affirme que les Québécois en ont vu d'autres avec les libéraux de Pierre Elliott Trudeau et les conservateurs de Brian Mulroney.

«On a déjà joué dans ce film-là, on a déjà été à la table avec Trudeau, et regardez ce que ça nous a donné. Et on a été à la table avec Mulroney, et ils ont essayé de nous passer l'entente de Charlottetown qui était complètement néfaste pour le Québec», a-t-il rappelé.

«On a essayé le Parti libéral, on a essayé le Parti conservateur, on a essayé le NPD... Chaque fois qu'ils ont à choisir entre les intérêts du Québec et les intérêts du Canada, ils votent pour les intérêts du Canada. (...) Les Québécois s'ennuient d'un parti fort qui défend les intérêts du Québec et qui gagne pour le Québec.»

Extrait:
Giuseppe Valiante
La Presse Canadienne - ‎26‎ ‎avril‎ ‎2015


samedi 28 mars 2015

Entretien avec Alain de Benoist



La dette? Une machine devenue folle et proche de ruiner tous les États.

Intellectuel, philosophe et politologue
La dette… La dette… La dette ! Elle obsède tout le monde, et c’est sans doute à juste titre. Mais comment en est-on arrivé là ?

La possibilité offerte aux ménages d’emprunter pour couvrir leurs dépenses courantes ou acquérir un logement a été l’innovation financière majeure du capitalisme d’après-guerre. À partir de 1975, c’est ce qui a permis de compenser la baisse de la demande solvable résultant de la compression des salaires et de la précarité du travail. Le crédit a ainsi représenté pendant des décennies le véritable moteur de l’économie.

Aux États-Unis, cette tendance a encore été encouragée dans les années 1990 par l’octroi de conditions de crédit de plus en plus favorables, sans aucune considération de la solvabilité des emprunteurs. Quand la crise financière de 2008 a éclaté, les États se sont encore endettés pour empêcher les banques de sombrer. La machine s’est alors emballée de façon telle que les États surendettés sont devenus prisonniers de leurs créanciers, ce qui a limité d’autant leur marge de manœuvre en matière sociale et politique.

Aujourd’hui, ils se retrouvent pris dans un système usuraire, puisqu’ils n’ont d’autre alternative que de continuer à emprunter pour payer les intérêts de leur dette (la France emprunte, à cet effet, 50 milliards d’euros par an), ce qui augmente encore le montant de cette dette.

Résultat : le volume total de la dette mondiale atteint aujourd’hui le chiffre faramineux de 200.000 milliards de dollars, soit 286 % du PIB mondial, contre 142.000 milliards de dollars en 2007. Et encore ne tient-on pas compte des dettes contingentes comme la dette bancaire ou celle des retraites à servir !

La dette cumulée de tous les États atteint des niveaux stratosphériques. Les particuliers et les ménages savent bien pourtant que personne ne peut vivre perpétuellement à crédit…

Il semble, en effet, préférable de ne pas dépenser plus que ce que l’on gagne. Mais le problème est qu’on ne peut assimiler le budget d’un État à celui d’un ménage. Un État est tenu de faire des investissements à long terme qui, ne pouvant être financés sur la base des seules recettes courantes, doivent obligatoirement l’être par l’emprunt. Les nations, en outre, ne sont pas des êtres mortels : un pays ne fait pas faillite à la façon d’une entreprise ou d’un particulier.

Enfin, quand il emprunte, un État n’engage pas sa propre fortune, mais celle de ses citoyens (il gage une partie de l’épargne des plus aisés plutôt que de la prélever par le moyen de l’impôt). Ce faisant, il se soumet, en revanche, aux marchés financiers. Le montant de la dette indique le degré d’aliénation de l’État.

Tout le monde fait les gros yeux à la Grèce, en affirmant qu’elle « doit payer sa dette ». Michel Sapin dit même que, si elle ne la payait pas, cela coûterait 600 ou 700 euros à chaque Français. Mais que faire quand on ne peut pas payer ?

Rappelons d’abord que, contrairement à ce que prétend la vulgate médiatique, l’envolée de la dette grecque est due pour l’essentiel à des taux d’intérêt extravagants et à une baisse des recettes publiques provoquée par des amnisties fiscales qui ont surtout profité à l’oligarchie. Quant à Michel Sapin, il dit n’importe quoi. Les prêts que la France a consentis à la Grèce sont, en effet, déjà comptabilisés dans la dette publique française, que la France n’a pas plus que la Grèce l’intention (ni les moyens) de payer.

Il n’y a, en fait, aucun avenir pour la Grèce à l’intérieur d’une Union européenne qui cherche à constitutionnaliser les politiques d’austérité afin de museler la souveraineté populaire : comme l’a dit sans fard Jean-Claude Juncker, porte-parole des étrangleurs libéraux et subsidiairement président de la Commission européenne, « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (sic). La Grèce n’a d’autre choix que de passer sous la table ou de la renverser, c’est-à-dire de faire défaut sur sa dette et de sortir de l’euro.

Ceux qui font les gros yeux à la Grèce devraient essayer de comprendre que, si la morale est de mise en matière de dette privée (cf. l’allemand Schuld, « dette », et schuldig, « coupable »), elle ne l’est pas en matière de dette publique. Quand un État emprunte, il ne s’engage pas moralement, mais conclut un simple accord financier. La valeur de cet accord est subordonnée à des exigences politiques, en ce sens qu’aucun État ne peut saigner à mort son peuple au seul motif que les accords signés doivent toujours être respectés (pacta sunt servanda). L’économie de la servitude n’est, en effet, pas supportable : on ne saurait exiger d’un peuple qu’il rembourse une dette contractée dans le passé à ses dépens.

Au demeurant, les exemples ne manquent pas qui montrent que l’obligation de rembourser une dette publique n’a jamais été considérée comme absolue. La dette de l’Équateur a été supprimée en 2008, celle de l’Islande en 2011. En Pologne, dès l’arrivée au pouvoir de Lech Wałęsa, en 1990, les créanciers de ce pays ont réduit sa dette de 50 %. Quand ils ont envahi l’Irak en 2003, les États-Unis ont épongé la dette irakienne pour assurer la solvabilité du pouvoir qu’ils venaient de mettre en place à Bagdad.

Quant à l’Allemagne, elle ferait bien de ne pas oublier qu’après la guerre, le « miracle économique » allemand n’a été rendu possible que grâce à l’accord de Londres du 27 février 1953, qui a d’un trait de plume supprimé plus de la moitié de sa dette extérieure. C’est la meilleure preuve que, lorsqu’une dette devient insupportable, il n’y a pas d’autre solution que de l’annuler ou de la restructurer.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

Source: Boulevard Voltaire



lundi 16 mars 2015

#CHRONIQUEFD: L’intellophobie



Fabien Deglise
Le Devoir
16 mars 2015


C’est un drôle d’appel à la mobilisation qu’a lancé la semaine dernière le maire de Saguenay, Jean Tremblay, en invitant les travailleurs de sa région et les syndicats à se mobiliser « contre Greenpeace et les intellectuels de ce monde ».

Les quoi ? Les intellectuels de ce monde, oui, que le toujours aussi délirant premier magistrat de la ville du fjord juge, au même titre que les verts, nuisibles au développement économique de sa région, avec les questions, mises en perspective, doutes et éclairages nourris par l’étude et la réflexion qu’ils peuvent parfois porter en eux. Dans une société du savoir, on aurait pu croire cette peur atavique de la connaissance et de l’intello chose du passé. Mais visiblement, en 2015, ce passé persiste encore lourdement dans certains lieux de pouvoir régionaux. Et sans doute ailleurs aussi.

L’intellophobie de Jean Tremblay, célèbre pour ses déclarations à l’emporte-pièce oscillant entre populisme et obscurantisme, n’étonne pas. L’homme, avec ses capsules vidéo affligeantes sur la sécurité civile dans son coin de pays, l’expression ostentatoire de son catholicisme et ses réflexions douteuses sur les « nègres » (qui travaillent dur pour gagner peu, dit-il), sur le diable (responsable de l’attaque à Charlie Hebdo, selon lui) ou sur les femmes voilées (qui devraient rentrer chez elles, estime l’élu), a depuis longtemps démontré le manque de discernement à la douane de ses lèvres. Et bien sûr, après en avoir ri, il est toujours un peu nécessaire de s’en désoler.

La crainte des intellos, la tentative de dénigrement du savoir, du rationnel, dans la bouche de Jean Tremblay fait forcément tache alors qu’elle est surtout exploitée ailleurs dans le monde et dans le présent par des groupes radicaux et mouvements populistes à la dangerosité évidente. L’intellectuel, cet empêcheur de lénifier et de soumettre, de tromper et de contraindre, a toujours été la cible de toutes sortes de fondamentalismes tout comme des dictatures et régimes fascisants. C’est sur lui que tombent régulièrement les extrêmes, à droite comme à gauche, pour galvaniser leurs bases militantes en attribuant aux Lumières et au monde des idées toute la responsabilité des maux contemporains.

Le chômage, la pauvreté ? C’est la faute aux intellos ! Les embouteillages en ville ? Encore les intellos, particulièrement ceux du Plateau. Ailleurs dans le monde, ces mêmes adeptes de la pensée libre et de la connaissance salutaire sont pourchassés, traqués, torturés et tués même pour appeler à l’équité entre les sexes, prêcher l’éducation des masses — y compris celles formées par les femmes —, dénoncer la militarisation du pouvoir, réclamer la séparation de la religion et de l’État, promouvoir la démocratie, combattre l’exploitation… Quand on laisse la dérive s’installer, quand on cesse de la prendre au sérieux, de la pourfendre, l’intellophobie, qui malheureusement rime très bien avec idiocratie, a même tendance à tourner au vinaigre.

Dans le Cambodge de Pol Pot (un exemple parmi cent malheureusement), une poignée de lettrés, de penseurs, d’enseignants ont survécu au génocide de l’épouvantable dictateur en se débarrassant de leurs lunettes — au sens propre — et en jouant quotidiennement aux écervelés dans un régime qui avait fait de l’intellectuel, de celui qui parlait bien, savait plus, maîtrisait une langue étrangère et portait des lunettes pour mieux lire, des ennemis de l’État et de l’avancement social. Des ennemis à réformer, au pire, et à abattre, surtout.

Là-bas, les intellectuels de ce monde ont bel et bien été responsables du sous-développement économique, politique et social du pays, mais pour avoir été systématiquement persécutés par les Khmers rouges, puis exterminés ou pour avoir fui le pays avant le drame. Un pan sombre de l’histoire récente — ça s’est joué entre 1975 et 1976 — à des années-lumière, bien sûr, de ce que le Québec contemporain et un élu à la pensée anachronique peuvent faire émerger, mais qu’il est toujours bon de garder dans un coin de la mémoire.

La semaine dernière, avec son inepte commentaire sur les intellos, Jean Tremblay aurait quasiment pu donner l’envie aux intellectuels de ce monde de s’insurger et de s’inspirer d’une formule à la mode pour dénoncer son obscurantisme crasse en clamant haut et fort : #JeSuisIntello. Mais forcément, le geste aurait été à l’image du bonhomme : exagéré et déplacé.

mardi 24 février 2015

« L'indépendance en soi ne peut jamais être négative » - le président de l'Islande au Québec


Le président de l'Islande, Olafur Ragnar Grimmsson, et le premier ministre du Québec, Philippe Couillard  Photo :  PC/Jacques Boissinot
« L'indépendance en soi ne peut jamais être négative ». Un illustre invité du premier ministre Philippe Couillard a livré ce vibrant plaidoyer en faveur de l'indépendance nationale, mardi.
Le président de l'Islande, Olafur Ragnar Grimmsson, était reçu par le gouvernement du Québec dans le cadre d'un symposium sur le développement nordique.
Au cours d'une conférence de presse, mardi matin, dans l'édifice du ministère du Conseil exécutif, les journalistes l'ont abondamment questionné sur les mérites de l'indépendance, au côté de Philippe Couillard, qui n'était manifestement pas insensible au propos.
« L'indépendance en soi ne peut jamais, jamais être négative, parce que l'indépendance n'est pas seulement une formalité, et elle est déterminée par la volonté du peuple », a d'abord répondu M. Grimmsson, quand on lui a demandé si l'Islande, un petit pays, aurait intérêt à renoncer à l'indépendance.
Le président islandais n'était pas certain du sens de la question avant de répondre, et M. Couillard en a profité pour lui faire remarquer que c'était une question « intéressante » et aussi « subtile », en l'invitant avec un petit rire à lire le « sous-texte » de la question.
M. Grimmsson a rappelé que l'Islande est un « État très indépendant » depuis le Moyen Âge, avec le plus vieux Parlement d'Europe, et une « structure démocratique forte » fondée sur la primauté du droit.
L'Islande a officiellement mis fin à son union avec le Danemark et est devenue une république en 1944.
Décider de l'avenir du pays de façon démocratique est lié à la fondation du peuple islandais, a-t-il poursuivi. Mais même l'histoire récente de l'Islande démontre que « faire confiance au peuple pour décider de son avenir galvanise une force très puissante ».
Selon lui, la petitesse d'un territoire ou d'une population ne sont pas non plus des empêchements au succès économique d'un pays.
L'Islande compte en effet à peine 320 000 habitants et s'est plutôt bien remise de la crise financière qui a frappé son économie et son secteur bancaire après 2008.
Le Parti québécois n'a pu faire autrement que de se réjouir du plaidoyer du président islandais. Son chef intérimaire, Stéphane Bédard, espère que le premier ministre a bien entendu cette profession de foi.
« Il a rappelé à quel point il est enivrant de jouir de l'indépendance pour un pays et que ce n'était que positif, a lancé M. Bédard en point de presse mardi midi. Pour un petit pays de quelques centaines de milliers d'habitants, c'est toujours intéressant de voir quelqu'un nous rappeler les avantages de l'indépendance ».
Source: Radio-Canada

lundi 23 février 2015

Mosquée à Shawinigan: quand l’information confirme l’intuition...






Olivier Kaestlé
Tribune libre de Vigile
samedi 21 février

À en croire Ginette Gagnon et Jean-Marc Beaudoin, respectivement éditorialiste et chroniqueur au quotidien mauricien Le Nouvelliste, les Shawiniganais ont cédé à une peur irrationnelle en refusant que le zonage de leur parc industriel soit modifié en vue d’y admettre l’établissement d’une mosquée. Plus précisément, le conseil municipal de cette ville a eu tort, croient-ils, de tenir compte des appréhensions de ses commettants en opposant pareil refus à des musulmans pacifistes, bien intégrés et souscrivant à une religion de paix.
Nos médias d’information étant ce qu’ils sont, tant au plan régional que provincial ou national, comment blâmer ces gens d’agir sans en savoir davantage sur les enjeux réels de l’arrivée d’une mosquée dans leur environnement immédiat ? Et si les journalistes faisaient leur travail avec une réelle impartialité et une détermination implacable à chercher l’information où elle se trouve au lieu de s’enfoncer dans le lazy-boy intellectuel de l’aveuglement volontaire, les Shawiniganais auraient-ils pris une décision différente ? Certainement pas, mais ils auraient davantage compris le bien-fondé de leur refus.
Ce n’est pas parce que des préjugés sont favorables, chers journalistes du Nouvelliste, qu’ils cessent d’être des préjugés…
L’énigmatique M Bégin Garti
On serait tenté de donner Allah sans confession à M Philippe Bégin Garti, affable président du Centre culturel de Shawinigan et promoteur du projet de mosquée, quand il affirme que ce lieu de culte inoffensif jouerait un rôle préventif envers toute radicalisation de l’islam. Un article extrêmement documenté, publié par le site Point de bascule,véritable bête noire de nombre d’islamistes qui aimeraient le vouer aux gémonies, en trace cependant un portrait pour le moins troublant.
On y apprend que M Garti s’était associé en 2012 au Conseil musulman de Montréal, représentant 70 groupes islamiques, dans l’organisation d’une journée portes ouvertes d’une quinzaine de mosquées. M Garti faisait partie du Centre islamique de Vaudreuil-Soulange et avait prêté son concours à l’organisation de cette activité dans cette MRC en tant que responsable des communications.
Un étonnant compagnon de lit
Qu’y a-t-il de mal à cela ? Un tout petit détail : le Conseil musulman de Montréal est présidé par nul autre que l’imam Salam Elmenyawi, défenseur acharné de la charia, qui s’était particulièrement illustré par son opiniâtreté à faire reconnaître les tribunaux islamiques en Ontario. Dire que cet imam ne porte pas dans son cœur Mme Fatima Houda Pepin, alors à l’origine de la pétition à l’Assemblée nationale condamnant cette initiative répugnante, est en dessous de la vérité.
Point de Bascule cite les passages d’une entrevue de cet étonnant personnage, donnée à La Presse, dans son édition du 16 juin 2003, p. B1 : « La séparation de la religion et de l’État est impensable. Comme on fait appel à un ingénieur pour concevoir un pont, on se réfère à Dieu pour faire les lois. » Éloquent, non ?
Mais il y a mieux, si l’on peut dire. Nous apprenons dans le même article que, tandis qu’il mettait sur pied son Conseil de la charia au Québec, Elmenyawi déclarait, dans le Devoir du 11 décembre 2004, qu’il se trouvait en contact rapproché avec Youssef Qaradawi, guide spirituel des Frères musulmans, rien de moins, connu pour avoir déjà lancé une fatwa appelant à « une guerre totale contre les juifs, où qu’ils soient »...
Au fait, comment cette sympathique « sommité » conçoit-elle le rôle d’une mosquée ? Ainsi : « Ce doit être le rôle de la mosquée que de guider les politiques publiques de la nation, de présenter les enjeux importants et de faire connaitre ses ennemis. »
« Depuis les temps anciens, la mosquée a joué un rôle important pour encourager le jihad dans le sentier d’Allah, pour inciter à résister aux ennemis de la religion que sont les occupants (sic !). C’est dans les mosquées que l’intifada bénie dans la terre des prophètes, la Palestine, a commencé. Le premier appel est venu des minarets et l’intifada a d’abord été connue sous le nom de la révolution des mosquées. Le rôle de la mosquée dans le jihad afghan et dans tous les autres jihad islamiques est indéniable. »
Comme opposition à la radicalisation de l’islam, intégration à une société d’accueil et séparation de la religion et de la politique, on a vu plus probant, non ?
Comment M Garti se positionne-t-il ?

Malgré toutes les bonnes intentions dont il se drape, il y a lieu de se demander comment un militant islamique comme M Garti a pu cautionner en 2012, par son soutien médiatique, une activité de promotion organisée par un individu aussi douteux que l’imam Salam Elmenyawi tout en se positionnant comme un ennemi de l’islam radical. Souscrit-il aux propos du guide spirituel de cet imam ?
Le même Elmenyawi, toujours cité par Point de bascule, avait affirmé en septembre 2004, s’appuyant sur une fatwa de son guide spirituel, Youssef Qaradawi, que l’argent recueilli par la charité islamique, appelée zakat, pouvait servir à rétribuer ceux qui travaillent dans les médias à promouvoir l’islam. Aucun problème avec ça, en principe, tout travail méritant salaire. Mais de quel islam parle-t-on ? Celui de Youssef Qaradawi et de Salam Elmenyawi a un nom : islamisme, et son fer de lance avoué est la charia.
Toutes ces informations, que vous ne trouverez jamais dans Le Nouvelliste, ont de quoi interpeler l’esprit le plus somnolent, même chez nos journalistes régionaux. Or ces informations leur ont été communiquées et ils n’en n’ont pas tenu compte. Paresse d’esprit ou autocensure causée par une fatwa de leur employeur ? Et si c’était ces présumés professionnels de l’information qui souffraient d’une peur irrationnelle ? Les paris sont ouverts.
Les citoyens de Shawinigan ont fait preuve de sagesse en refusant l’ouverture d’une mosquée dans leur ville. En lisant le topo de Point de bascule dont je viens de ne citer que quelques informations, ils comprendront combien leur intuition était justifiée.
Source: Vigile.qc

samedi 7 février 2015

PKP vs Power: Quelle trouvaille!


Bien que PKP ne soit pas mon choix premier, quelle trouvaille quand même!
Me reste donc encore du travail de réflexion à faire.  Et une grande décision à méditer.

À suivre.

samedi 6 décembre 2014

Trudeau et Péladeau, la manière «people»



À gauche: Ryan Remiorz La Presse canadienne
Justin Trudeau et sa famille, dont sa mère, dans sa circonscription montréalaise

À droite: Graham Hughes La Presse canadienne
Pierre Karl Péladeau lors du lancement de sa campagne pour la présidence du PQ
Guillaume Bourgault-Côté
Le Devoir

Ils sont perçus comme les sauveurs de leur parti. Leurs pères étaient célèbres. Ils sont nés avec une cuillère d’argent — voire d’or — dans la bouche. Ils ont l’aura des rock stars et leur vie familiale fascine les magazines à potins. Deux politiciens atypiques, un phénomène : coup d’oeil sur ce qui unit — et différencie — Justin Trudeau et Pierre Karl Péladeau.

Le contraste ne pouvait être plus frappant. Dimanche matin, dans Rosemont, les candidats péquistes Jean-François Lisée et Pierre Céré débattaient devant une quarantaine de personnes dans un anonymat médiatique complet. Tout à l’opposé, quelques heures plus tard, Pierre Karl Péladeau était accueilli par une foule en liesse et un mur de caméras à Saint-Jérôme.  

Les événements étaient évidemment différents et difficilement comparables. Une assemblée de circonscription d’un côté, un lancement officiel de campagne de l’autre. Soit. Mais l’accueil réservé à Pierre Karl Péladeau illustrait néanmoins de manière éclatante l’avance écrasante que les sondages lui donnent dans la course à la chefferie du Parti québécois. Et il prouvait aussi par le nombre qu’il dispose d’un réseau de partisans nombreux — il a récolté 5000 signatures en quatre jours partout au Québec — et visiblement enthousiastes.

Ainsi les partisans de M. Péladeau se pressaient-ils pour lui serrer la main ou prendre une photo furtive du candidat et de sa conjointe, l’animatrice Julie Snyder. Un type de scène — et d’attrait — qu’on voit rarement en politique québécoise ou canadienne… sauf autour du chef libéral fédéral, Justin Trudeau. Dans les deux cas, le buzz excède largement la normalité des choses.

Si les deux politiciens se situent aux antipodes sur la question nationale, leurs parcours respectifs ne manquent pas de similitudes. Justin Trudeau doit une immense partie de sa notoriété à la carrière de son père. Pierre Karl Péladeau aussi, même s’il a passablement transformé la compagnie dont il a hérité. Chacun a une conjointe qui a fait sa marque à la télévision — à un niveau de popularité fort différent, mais quand même. Les deux sont millionnaires — quelques centaines de fois dans le cas de M. Péladeau —, manquent d’expérience politique, se font reprocher un certain flou dans les politiques, sont vus comme des sauveurs potentiels pour des partis qui se remettent d’une sévère défaite… Péladeau et Trudeau, même combat ?

Nouvelle incarnation

Il y a en effet beaucoup de ressemblances entre les deux, pense Thierry Giasson, chercheur principal au Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval. Il voit dans le duo Trudeau-Péladeau la représentation d’un phénomène qui excède les deux politiciens. « On a dans le monde de plus en plus d’exemples de politiciens qui viennent de la société civile, du monde du divertissement ou du spectacle, qui mettent en avant leur famille, viennent de milieux aisés, sont très connus avant même d’arriver en politique… On sent à travers leur popularité un engouement de la population pour des politiciens qui viennent d’autres filières que les milieux traditionnels », dit-il.

Pour M. Giasson, ce sont des « gens qui incarnent quelque chose d’autre, une nouvelle vision, une nouvelle offre de la politique. Et ils sont portés par un certain standing social. »

Le professeur souligne que le côté glamour de MM. Trudeau et Péladeau « fait d’eux des acteurs de la culture populaire de masse. Ça leur donne d’emblée un capital de notoriété, de reconnaissance visuelle dont ne profiteront jamais leurs adversaires ».

Et ils s’en servent. « Pierre Karl Péladeau est partout dans les médias depuis une quinzaine d’années, dit-il. Quand on parle de TVA, on parle d’un média de masse largement consommé, pas de culture d’élite. Toute sa vie professionnelle et personnelle — avec une conjointe qui est une superstar — est mise en avant. Ils n’ont pas peur de se mettre en scène, de raconter leur vie intime [M. Péladeau a parlé du psychanalyste de leur couple quand il a annoncé son entrée en politique en avril], leurs problèmes de fertilité, de se montrer en public. La même chose est vraie pour M. Trudeau, que l’on voit souvent avec sa femme et ses enfants [il raconte en détail dans son autobiographie comment il a séduit sa femme]. Cette aura bien entretenue permet aux gens de reconnaître le candidat plus rapidement et de le considérer différemment des autres politiciens. »

Des pères différents

Mais là s’arrêtent les comparaisons, pense Réjean Pelletier, professeur retraité de sciences politiques à l’Université Laval. S’il voit lui aussi des similitudes entre Justin Trudeau et Pierre Karl Péladeau, M. Pelletier note surtout plusieurs différences entre les deux. « Quelque part, ils sont très différents de leurs pères respectifs : Trudeau était un grand intellectuel qui aimait la confrontation, son fils semble à l’opposé de ça. Péladeau père était un entrepreneur plutôt conciliant, qui aimait discuter avec les gens, alors que son fils donne l’impression du contraire, ayant multiplié les affrontements avec ses adversaires. Les traits de caractère de Justin Trudeau et de Pierre Karl Péladeau me semblent très différents. »

Surtout que, si « M. Trudeau a vraiment profité du nom de son père, on ne peut nier que Pierre Karl Péladeau arrive avec sa propre réputation et un parcours nettement plus étoffé ». Dans les deux cas, toutefois, M. Pelletier signale « un manque d’expérience politique qui saute aux yeux ».

« Ils n’ont pas fait leurs classes, dit aussi Anne-Marie Gingras, qui enseigne la communication politique à l’UQAM. M. Péladeau multiplie les gaffes depuis qu’il a été élu député. Les gens semblent oublier qu’une personne qui a démontré des qualités dans un métier n’en aura pas nécessairement pour la politique. Personnellement, ça m’inquiète de voir qu’on peut s’enthousiasmer pour des personnages qui n’ont pas fait leurs marques sur le plan de l’intérêt public. »

Mais voilà : le côté people qu’ils ont à offrir a l’avantage de mettre en arrière-plan le discours sur les compétences politiques, note Thierry Giasson. « Plus on parle de Pierre Karl Péladeau la personne, moins on parle de son manque d’expérience politique, des conflits d’intérêts ou des lockouts », relève-t-il. Même chose pour Justin Trudeau. C’est là, en quelque sorte, un autre privilège des gens riches et célèbres, suggère-t-il.

mercredi 26 novembre 2014

Enweille à maison

@Photo: Anonyme

Francine Pelletier
Le Devoir

Les changements proposés en matière de frais de garde sont pratiquement insignifiants en comparaison au tsunami qui se prépare dans le domaine de la santé. Pourtant, c’est l’annonce de la hausse des tarifs dans les CPE qui ébranle les colonnes du temple. On joue ici avec un service qui implique l’avenir même du Québec : les femmes et les enfants. On n’y joue donc pas impunément. Bien que moins fortes que prévu, les hausses pourraient avoir un impact sur la natalité, plus assurément sur le nombre de femmes au travail. Enfin, c’est ici que les partisans de chaque côté de la clôture (la « juste part » c. le « pacte social ») se mettent à calculer fiévreusement.

Je loge de ce côté-ci du Grand Canyon (par ici, les pelleteux de nuages) et trouveles chiffres de l’économiste Pierre Fortin assez convaincants merci : 70 000 nouvelles travailleuses en 2008 seulement grâce aux garderies subventionnées. Le blogue de Gérald Fillion n’est pas mal non plus. Il démontre le retard que les Québécoises accusent sur le marché du travail par rapport aux femmes du Canada et de l’Ontario en 1995, leur rattrapage à partir de 1998, un an après l’instauration des garderies à 5 $, et ensuite la nette prédominance des Québécoises pour les 10 années suivantes. La courbe est impressionnante.

Mais que répondre à quelqu’un qui lance : « Un paquet de cigarettes coûte combien déjà ? Ah, oui, 9,39 $. » En d’autres mots, une augmentation quotidienne des frais de garde d’au plus 7 $ par jour c’est des pinottes au grand bal des consommateurs qui, en passant, ont toujours l’intention de se rendre en République dominicaine cet hiver. À cet égard, ceux qui prétendent qu’il est normal de payer davantage pour un programme qui coûte de plus en plus cher auront toujours un peu raison. Sauf que la question importante, pour les CPE comme d’ailleurs pour la hausse des droits de scolarité, ce n’est pas ce que ça coûte (aux individus), mais bien ce que ça vaut (pour la collectivité). Il est inutile de calculer la dépense des parents sans d’abord tenir compte du fameux enrichissement collectif.

L’arrivée des femmes sur le marché du travail est incontestablement le changement social le plus important depuis la révolution industrielle. Le temps dira si la révolution numérique finira par avoir des répercussions plus vastes encore, mais pour l’instant, à titre de grand bouleversement, rien ne bat la féminisation du travail — qui est aussi celle de l’éducation et, tranquillement pas vite, du pouvoir. Seulement, mis à part la pilule contraceptive, les garderies et les congés parentaux, rien n’a été fait pour accommoder cette vaste réorganisation sociale. On n’a pas repensé l’organisation du travail, les horaires ou même les toilettes. On n’a pas incité les hommes à la retraite pour faire place à la relève féminine. On n’a même pas insisté sur un changement d’attitude au sein des grandes institutions (Parlement, médias…), comme on a pu le voir récemment. N’eût été la politique familiale de Pauline Marois en 1997, les femmes du Québec, comme ailleurs en Amérique du Nord, n’auraient eu que leurs propres envie et/ou besoin de travailler pour les aider à s’intégrer au marché du travail. Or, elles ont pété des scores à cause justement de l’aide gouvernementale.

Cette réalité-là est immensément plus importante que le paquet de cigarettes dont on devra se passer pour faire garder ses enfants. De la même façon que c’est la société tout entière qui s’enrichit lorsque de plus en plus de jeunes poursuivent leurs études, tout le monde gagne lorsque les femmes ont accès au marché du travail. Financièrement, d’abord. Selon les calculs de Pierre Fortin, les impôts payés par les 70 000 nouvelles travailleuses en 2008 (1,7 milliard) excédaient les coûts du programme de garderies (1,65 milliard). Mais là encore, la valeur

Il y a une autre raison pour laquelle la règle de l’utilisateur-payeur ne tient pas la route.

C’est la supercherie implicite dans le fait de demander aux parents de payer davantage alors que les banques, les grosses entreprises, les multinationales, elles, ne paient pas leur juste partC’est l’absurdité de payer une vieille routière libérale 1100 $ par jour pour diriger une commission de « dégraissage » du gouvernement alors que ses compétences et son travail laissent à désirer.

Tout le monde est convaincu de l’utilité de faire du ménage dans les affaires de l’État. Mais encore faut-il qu’on passe le balai partout, sans oublier que l’émancipation de tout un chacun est le but ultime de tout gouvernement. Frottez dans les coins, c’est bien, mais en gardant la tête haute, c’est mieux.


jeudi 13 novembre 2014

Paradis fiscaux: qu’attend le Canada pour agir?



Louise Chabot - Respectivement présidente de la CSQ et président de la FTQ. Quinze autres personnes ont signé cette lettre*.  
Daniel Boyer

Lettre ouverte au ministre fédéral des Finances, Joe Oliver
Monsieur le Ministre,

Pendant que les budgets d’austérité se succèdent à Ottawa comme dans bien des provinces et que les gouvernements multiplient les compressions dans les services publics, les sommes qui échappent au fisc chaque année sont, elles, en constante augmentation. Ainsi, l’investissement direct à l’étranger des Canadiens dans les paradis fiscaux a connu une croissance démesurée de 1500 % en 13 ans.

Le phénomène des paradis fiscaux nous force aujourd’hui à l’action politique rapide et déterminée. L’ampleur du problème est incontestable : selon Statistique Canada, en 2013, 170 milliards de dollars d’investissements directs à l’étranger étaient placés dans des paradis fiscaux ; parmi lesquels la Barbade, qui regorge si abondamment de capitaux canadiens qu’elle est aujourd’hui le troisième partenaire financier du Canada à l’échelle internationale. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), 50 % des transactions financières mondiales concernent des comptes extraterritoriaux localisés dans des paradis fiscaux. L’économiste James Henry a estimé qu’entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars étaient placés dans des paradis fiscaux à l’échelle mondiale en 2010.

L’accès à ces échappatoires fiscales n’est pas généralisé. Ces législations de complaisance sont réservées à une certaine élite économique constituée de banques, de grandes entreprises multinationales et de détenteurs de fortunes personnelles. Les contribuables et les petites et moyennes entreprises (PME) doivent ainsi assumer un fardeau fiscal de plus en plus grand pour financer des services de moins en moins nombreux. Lorsque les citoyens et les groupes concernés se plaignent de cette injustice fiscale, les gouvernements leur répondent qu’ils sont menottés par le contexte international, que l’interdépendance économique qui caractérise notre monde globalisé limite l’action d’un État comme le Canada.

« Arrière-gardiste »

Non seulement ces explications fatalistes empêchent-elles les gouvernements de lutter sérieusement contre l’évasion fiscale, mais de plus, elles contribuent à accentuer le problème en servant de justification pour la mise en place d’une fiscalité sans cesse plus accommodante pour les grands investisseurs internationaux sous prétexte de les inciter à garder ici leurs capitaux. On réduit l’impôt des grandes entreprises, on réduit l’imposition sur les gains en capital, on élimine la taxe sur le capital, on exonère d’impôt certaines entreprises d’exportation et on signe même un nombre grandissant de conventions avec des paradis fiscaux. Ces conventions fiscales et accords d’échange de renseignements fiscaux (AERF) signés avec des paradis fiscaux permettent aux Canadiens de rapatrier des capitaux de leurs comptes extraterritoriaux sans qu’ils y soient imposés.

Pourtant, alors qu’une mouvance internationale se constitue autour de cette question, nous sommes surpris de voir que le Canada est pratiquement absent du dialogue multilatéral. Certains qualifient même la présence internationale canadienne dans le combat contre l’évasion fiscale « d’arrière-gardiste », ce qui est pour le moins gênant.

Ne désirant plus attendre qu’une réponse toute faite nous soit livrée par la communauté internationale, nous désirons que le Canada s’engage activement dans la lutte contre l’évasion et l’évitement fiscal international. Le collectif Échec aux paradis fiscaux a récemment publié un rapport proposant sept solutions concrètes que le gouvernement fédéral pourrait appliquer dès aujourd’hui. Elles proposent en substance au gouvernement d’imposer des pénalités aux auteurs de déclarations volontaires, de prendre part activement à la lutte internationale contre les paradis fiscaux qui existe bel et bien et à abroger ses propres mesures lorsqu’elles favorisent les paradis fiscaux. En termes plus techniques :

Modifier les régimes de divulgation volontaire pour y prévoir des pénalités aujourd’hui inexistantes en s’inspirant des programmes états-uniens Offshore Voluntary Disclosure Initiative (OVDI) et Stream Line Program ;

Participer aux accords multilatéraux d’échange automatique de renseignements fiscaux ;

Retirer l’avantage fiscal prévu aux accords d’échange de renseignements fiscaux ;

Revoir certaines conventions fiscales ;

Modifier la définition de « pays désigné » au paragraphe 5907 (11) des Règlements de l’impôt sur le revenu ;

Supprimer les fiducies de revenu non imposables ;

Joindre l’initiative Base Erosion and Profit Shifting (BEPS) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Ces recommandations, qui sont davantage détaillées dans le rapport « Paradis fiscaux : des solutions à notre portée », sont réalistes et sensées.

Nous vous demandons d’étudier avec soin ces recommandations et de les appliquer. Nous faisons appel à votre sens de la justice et de l’équité. Le Canada doit maintenant agir et s’attaquer sérieusement à ce fléau généralisé.
* Carolle Dubé, présidente, Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS); Claude Vaillancourt, président, ATTAC-Québec; François Vaudreuil, président, Centrale des syndicats démocratiques (CSD); Louise Chabot, présidente, Centrale des syndicats du Québec (CSQ); Daniel Boyer, président, Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ); Alexis Tremblay, président, Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ); Jonathan Bouchard, président, Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ); Line Larocque, première vice-présidente, Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ); Lucie Martineau, présidente générale, Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) et porte-parole du Secrétariat intersyndical des services publics (SISP); Élisabeth Gibeau, analyste politiques sociales et fiscales, Union des consommateurs; Yan Grenier, président du c.a., Les AmiEs de la Terre de Québec; Alain Deneault, chercheur, Réseau pour la justice fiscale/Québec; Dominique Daigneault, présidente, Conseil central du Montréal métropolitain CSN (CCMM-CSN); Kim De Baene, co-porte-parole, Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics; Alain Marois, vice-président à la vie politique, Fédération autonome de l’enseignement (FAE); François Saillant, coordonnateur, Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU); Dominique Peschard, président, Ligue des droits et libertés

Source: Le Devoir