« Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime ! Il est complice ». Georges Orwell


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samedi 16 novembre 2013

Sortie de Fatima Houda-Pepin - Là où va le Québec

Josée Boileau
Le Devoir

Fatima Houda-Pepin, libérale convaincue, ne voulait pas parler de la Charte de la laïcité du gouvernement Marois. Pourtant, avec sa sortie, elle touche au coeur du débat, où les prises de position transcendent les repères politiques traditionnels. Ce qui est en cause c’est le Québec de demain, celui qu’un Philippe Couillard est incapable d’envisager parce qu’aveugle, comme tant d’autres, à l’évolution des dernières années.

On imagine le courage qu’il a fallu à Fatima Houda-Pepin pour dénoncer publiquement les propos de son collègue Marc Tanguay, et par ricochet de son chef Philippe Couillard, sur le tchador. Le Parti libéral du Québec, depuis belle lurette, n’est plus un parti où les dissidences s’expriment, et Mme Houda-Pepin n’y a jamais joué les rebelles. Mais sans doute ce courage était-il mâtiné d’exaspération devant la grande banalisation à laquelle le Québec, pétri de l’approche libérale anglo-saxonne, ramène les signes intégristes.

Le chef libéral, vendredi, balayait du revers de la main les craintes de sa députée, certes musulmane, mais surtout grande spécialiste, et grande dénonciatrice, de l’intégrisme islamiste dont elle suit les traces au Québec depuis les années 1980. Pour M. Couillard, le port du tchador est un « problème artificiel créé de toutes pièces » par le projet de charte du gouvernement Marois. Il a ajouté qu’avoir une candidate libérale ainsi vêtue « ne peut pas arriver en pratique », d’abord parce que les femmes qui portent le tchador vivent aussi en retrait de la vie publique, ensuite parce que lui, comme chef, ne l’accepterait pas.

Passons outre que M. Couillard se montrait favorable au tchador il y a encore quelques jours, notons simplement le fait qu’il ne sera pas chef éternellement. Mais là n’est pas le plus important : ce qui compte, c’est la réaction maintes fois entendue dès la commission Bouchard-Taylor et qui se répète maintenant ad nauseam, ce « calmons-nous, ça n’arrivera pas, vous exagérez » et autres « franchement ! ».

Et pourtant, quand la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse avait rendu un avis sur le port du foulard à l’école en 1995, première fois qu’au Québec, on se penchait sur la question, l’affaire concernait 70 adolescentes. Que c’était là phénomène marginal, nous disait-on ! Qu’il suffisait d’être compréhensif, qu’à force le foulard tomberait de lui-même… Voire ! À Montréal, le foulard est maintenant partout, si banalisé qu’on ne s’indigne même pas de le voir sur la tête d’enfants prépubères. En fait à moins de niqab, tout est accepté — et le tour de celui-ci viendra bien puisqu’on en croise de plus en plus à Montréal. Résultat : ce sont ceux qui veulent encadrer, au sein de l’État, le port de symboles religieux qui marquent la stigmatisation des femmes qui se font taxer de discrimination. M. Couillard a encore été implacable à ce sujet vendredi.

À ce rythme, une candidate avec un tchador relève-t-elle donc vraiment de l’impensable ? Non. D’ailleurs, si Mme Houda-Pepin ne s’était pas élevée contre les propos de son collègue, l’acceptation serait déjà intellectuellement faite. Plus concrètement, et le parallèle s’impose, qui aurait cru que des Montréalais éliraient un jour comme conseillère municipale une femme qui, en tant que juive hassidique, refuse de serrer la main des hommes ? Par un curieux revers, cette élection devient un symbole d’ouverture, et tant pis pour la quête, si avancée et si précieuse au Québec, d’un rapport égalitaire entre les hommes et les femmes…

C’est de cette banalisation que nous cause la Charte, et il n’y a rien d’artificiel, ou de partisan, dans les questionnements qu’elle soulève. C’est pourquoi Mme Houda-Pepin, comme nous l’avions aussi écrit pour Maria Mourani au sein du Bloc, devrait pouvoir rester au sein du caucus libéral. Pour discuter à fond.

jeudi 14 novembre 2013

Fatima Houda-Pepin se vide le coeur et plaide pour limiter les droits

Photo : Archives Le DevoirSe disant «sidérée, blessée et choquée» par les déclarations récentes de son collègue Marc Tanguay sur le tchador, Fatima Houda-Pepin a fait parvenir une lettre dans laquelle elle dit ne plus reconnaître son parti.

Québec — La députée libérale Fatima Houda-Pepin refuse de se taire plus longtemps. Elle est en rupture avec la position de son parti sur la laïcité de l'État et a décidé de se vider le coeur, dans un texte transmis en exclusivité à La Presse canadienne, jeudi. ​ 


Se disant «sidérée, blessée et choquée» par les déclarations récentes de son collègue Marc Tanguay sur le tchador, elle a fait parvenir à l'agence une lettre dans laquelle elle se demande s'il faut en conclure que son parti a pris pour modèle d'égalité hommes-femmes des pays comme l'Arabie saoudite et l'Iran.

Mme Houda-Pepin, musulmane d'origine marocaine et depuis longtemps préoccupée par la montée de l'intégrisme, gardait le silence depuis des mois sur la charte des valeurs et refusait toutes les demandes d'entrevue portant sur la position du Parti libéral du Québec (PLQ), qui s'oppose à toute interdiction de porter des signes religieux, quels qu'ils soient, si le visage est découvert.

Dans son texte, véritable coup de gueule, la députée de La Pinière depuis 1994 y affirme que le PLQ doit au contraire accepter de limiter les droits, même fondamentaux, «quand l'intérêt public l'exige», dans ce cas-ci au nom de l'égalité entre hommes et femmes.

Elle donne une perspective historique à sa démarche. Car il y a des précédents, fait valoir la députée, rappelant que le premier ministre Robert Bourassa avait légiféré en faveur des droits collectifs en matière d'affichage commercial, à la fin des années 80, n'hésitant pas à invoquer la clause dérogatoire pour soustraire le Québec aux chartes des droits, québécoise et canadienne.

«Est-il nécessaire de rappeler que le Parti libéral du Québec a déjà limité la liberté d'expression [liberté fondamentale] en matière d'affichage commercial, par voie législative, et qu'il a même eu recours à la clause nonobstant pour soustraire sa loi à la Charte des droits et libertés de la personne du Québec et à la Charte canadienne des droits et libertés? Oui, en démocratie, il est permis d'interdire, quand l'intérêt public l'exige. L'égalité homme-femme est un droit fondamental qui demeure un acquis fragile à l'ère des intégrismes qui caractérise notre siècle. Il faut le protéger et le défendre et non le mettre en péril», écrit-elle dans son brûlot, qui tient en un peu plus d'une page et s'intitule: «Je suis libérale et fédéraliste et je suis contre le tchador à l'Assemblée nationale».

C'est le contenu d'un article de La Presse canadienne diffusé mardi qui a soulevé la colère de la députée, et elle a décidé d'y réagir par écrit. En entrevue, le député libéral porte-parole en matière de laïcité, Marc Tanguay, affirmait que la position du PLQ sur les signes religieux signifiait qu'une femme portant le tchador serait la bienvenue parmi les candidates du PLQ aux prochaines élections. Il ajoutait que, par respect absolu des libertés fondamentales, il se sentirait parfaitement à l'aise de siéger aux côtés d'une députée recouverte d'un tchador.

«C'est la goutte qui a fait déborder le vase», écrit Mme Houda-Pepin, en précisant que jamais cette question du tchador n'avait été soulevée en caucus.

«Est-ce que c'est ça le modèle de l'égalité homme-femme que le Parti libéral du Québec veut maintenant présenter à la face du Québec? Est-ce que les Québécoises ont fait tout ce chemin pour en arriver à prendre comme modèle de l'égalité hommes-femmes celui de l'Arabie saoudite ou de l'Iran des Ayatollahs?», s'interroge la députée, qui dit s'exprimer en son nom personnel.

La belle unanimité du caucus libéral sur cette question, autour du chef Philippe Couillard, est donc désormais chose du passé.

La position actuelle de M. Couillard constitue donc, à ses yeux, une rupture avec l'histoire du Parti libéral, au chapitre de l'avancement des femmes et de la neutralité religieuse de l'État.

«Suis-je encore dans le Parti libéral dont les élites politiques et intellectuelles se sont relayées pendant un siècle, pour mener un combat courageux pour la séparation de l'Église et de l'État au Québec? Suis-je encore au Parti libéral d'Adélard Godbout qui a accordé aux Québécoises le droit de vote et d'éligibilité des femmes, un droit gagné de haute lutte par les suffragettes et les militantes libérales? Suis-je encore au Parti libéral du même Adélard Godbout qui a institué l'école obligatoire forçant les parents de toutes les régions du Québec à scolariser leurs enfants, garçons et filles?», ajoute la députée.

Puis, elle enfonce le clou: «Suis-je encore au Parti libéral du Québec de la Révolution tranquille qui a fait élire la première femme députée à l'Assemblée législative, Marie-Claire Kirkland, qui a mis fin à la tutelle des femmes en faisant adopter la loi sur la capacité juridique de la femme mariée?»

«Quand on connaît la signification du tchador et de sa variante afghane, le tchadri, comment peut-on justifier l'acceptation d'un tel symbole dans ce haut lieu de notre démocratie qu'est l'Assemblée nationale?», poursuit-elle.

Celle qui se bat depuis des années au sein du parti pour qu'il s'oppose plus vigoureusement à l'intégrisme religieux ne peut donc concevoir que le PLQ envisage d'ouvrir ses portes à des candidates pudiquement cachées sous un grand voile noir, symbole de misogynie et d'oppression.

«Je refuse toute dérive vers le relativisme culturel sous couvert de religion, pour légitimer un symbole, comme le tchador, qui est l'expression même de l'oppression des femmes, en plus d'être la signature de l'intégrisme radical», écrit-elle.

Dans sa lettre, elle ne formule aucune demande précise à l'intention de son parti ou de son chef, et n'indique pas comment elle entrevoit la suite des choses.

Ancienne vice-présidente de l'Assemblée nationale, seule députée de confession musulmane, Mme Houda-Pepin prépare un projet de loi pour lutter contre l'intégrisme.

Source: Le Devoir