« Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime ! Il est complice ». Georges Orwell


lundi 15 juin 2015

Le pipeline Énergie Est traverserait 256 cours d’eau du Québec

Photo: Pierre Bona / CCLa conduite secondaire du pipeline de TransCanada qui doit permettre de transporter du pétrole jusqu’à Montréal traversera cinq cours d’eau, dont la rivière des Mille Îles.



Le pipeline Énergie Est risque de devoir traverser pas moins de 256 cours d’eau au Québec, révèle une analyse menée par la Fondation Rivières et obtenue par Le Devoir. Cette première compilation indépendante indique également que plus d’une centaine d’entre eux sont de moyenne ou de grande taille.

La liste des cours d’eau dénombre un total de 70 rivières qui seraient traversées par le pipeline d’un mètre de diamètre. À cela s’ajoutent quelque 185 ruisseaux ainsi que le fleuve Saint-Laurent, selon le tracé préliminaire élaboré par TransCanada.

Ce tracé devrait être modifié au cours des prochains mois, en raison de l’abandon du projet de port de Cacouna et de la possibilité que ce port d’exportation de pétrole des sables bitumineux soit construit ailleurs sur les rives du Saint-Laurent.

La portion du tracé qui va de la frontière ontarienne au secteur de Lévis ne devrait toutefois pas subir de modifications. Cela signifie qu’un total de 1,1 million de barils de pétrole traverseront chaque jour une cinquantaine de rivières dans cette seule portion. Si on ajoute à cela les ruisseaux franchis par le tuyau, on compte au moins 160 cours d’eau.

Parmi ceux-ci, on compte les rivières majeures suivantes : Outaouais, des Mille Îles, des Prairies, Mascouche, L’Assomption, Maskinongé, Yamachiche, Saint-Maurice, Champlain, Batiscan, Sainte-Anne, Portneuf, Chaudière et Etchemin. Sans oublier le fleuve Saint-Laurent. Dans ce cas, le pipeline doit traverser en plein coeur de la réserve naturelle des battures de Saint-Augustin-de-Desmaures.

La conduite secondaire qui doit permettre de transporter du pétrole jusqu’à Montréal traversera cinq cours d’eau, dont la rivière des Mille Îles et la rivière des Prairies. L’autre conduite secondaire vers Lévis traversera elle aussi un total de cinq cours d’eau, dont les rivières Pénin et Etchemin.

Traverses risquées

Une étude commandée l'an dernier par TransCanada et rendue publique par Le Devoir en décembre 2014 révèle par ailleurs que pour la portion du pipeline qui sera construite sur la rive nord du Saint-Laurent, on compte pas moins de 19 cas où le passage d'un cours d'eau se fera dans une zone présentant des risques évidents de glissements de terrain en raison de l'instabilité des rives. L'étude, menée par la firme Golder Associates, conclut en outre que sur la rive sud, la région de Lévis compte un total de six zones où les cours d'eau traversés présentent des risques connus de glissements de terrain.

Dans certains cas, les traversées proposées ont également soulevé des questions quand aux moyens techniques pour les réaliser. C'est le cas du fleuve Saint-Laurent, mais aussi des rivières des Outaouais et Batiscan. Selon ce qu'a indiqué TransCanada plus tôt cette semaine, des travaux doivent d'ailleurs être menés au cours des prochaines semaines, dont des forages, afin de préciser la façon dont le pipeline les traversera.

Pour enfouir un tel tuyau dans le sol au moment de franchir un cours d’eau, il existe trois méthodes. Dans le cas d’un ruisseau, on peut creuser une tranchée et y déposer le tuyau. On peut également réaliser un « forage horizontal directionnel » et y faire passer le tuyau. Dans le cas des grandes rivières et des fleuves, un tunnel en béton peut être construit sous le lit.

Québec fautif


Pour la Fondation Rivières, le gouvernement du Québec manque à ses obligations en matière environnementale dans le dossier des franchissements de cours d’eau. « Les enjeux liés aux constructions en rivière sont multiples et des mesures de sécurité exceptionnelles s’imposent compte tenu des risques et des conséquences qu’aurait un bris de conduite », fait valoir Geneviève Marquis, vice-présidente de l’organisme et spécialiste en hydrologie et dynamiques sédimentaire et morphologique des cours d’eau.
   
Or, affirme-t-elle, la formule retenue pour l’étude du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) ne permettrait pas une évaluation exhaustive des risques. Le gouvernement a en effet décidé de procéder même s’il n’a pas en main d’étude d’impact du promoteur, ce qui est habituellement la façon de faire avec ce type de projet d’envergure.

« Un BAPE dûment mandaté dans le cadre de la procédure réglementaire d’évaluation et d’examen des impacts sur l’environnement aurait obligé le promoteur à soumettre ses méthodes de construction, à répondre aux questions du public et à améliorer la prise de décision du gouvernement québécois quant aux méthodes de construction à être utilisées », souligne Mme Marquis. Ce ne sera pas le cas avec le projet Énergie Est, selon la Fondation Rivières.

En plus des cours d’eau, le pipeline traversera de nombreux secteurs agricoles et le territoire de plusieurs dizaines de municipalités des deux rives du Saint-Laurent. Selon une recension non exhaustive du Devoir, des municipalités régionales de comté (MRC) représentant au moins 75 municipalités rejettent le projet Énergie Est ou exigent une évaluation environnementale du Québec.

Ce pipeline conçu pour répondre aux besoins de l'industrie pétrolière albertaine transportera plus de 400 millions de barils de brut chaque année en territoire québécois, sur une distance d'environ 720 kilomètres. Avec le transport de plus d’un million de barils par jour dès 2020, Énergie Est fera du territoire du Québec un élément clé dans l’exportation du pétrole albertain. Grâce ce projet, le plus important du genre en développement en Amérique du Nord, plus du tiers de la production des sables bitumineux passera en sol québécois d’ici cinq ans.

Source: Le Devoir


mardi 9 juin 2015

Hommage de Jean-Martin Aussant aux funérailles de Jacques Parizeau





Chers Lisette et membres de la famille, Monsieur le Premier Ministre, chers amis.

J’avais d’abord pensé vous entretenir aujourd’hui des avantages économiques d’une approche keynésienne que monsieur Parizeau appréciait, mais je vous parlerai plutôt sur un plan plus personnel. Le premier ministre Jacques Parizeau appartient pour moi à ces géants politiques que peu de nations dans le monde peuvent se targuer d’avoir connus. Il fait partie de ceux qui créent un avant et un après, ceux dont on refuse même d’envisager le départ. Félix Leclerc, un autre de nos géants, dirait qu’il appartient à la courte liste des libérateurs de peuples. Si nous pouvons en être fiers, nous devrons aussi en être dignes.

Lui-même issu d’un peuple dont l’histoire contient traumatismes, doutes et craintes, il incarnait la confiance en soi et la capacité, voire le devoir de gérer ses propres affaires. Toujours en complet, toujours sans complexe, il était pour ainsi dire le « convaincu en chef ». L’assurance de l’homme qui sait où il va et qui est capable d’expliquer pourquoi.

Sa réputation dépassait aisément les frontières du Québec. Je l’ai constaté moi-même lors d’une rencontre avec des gens de la finance à New York il y a quelques années. Un ancien haut placé d’une agence de notation m’avait confié que « Jack » Parizeau, par sa simple présence aux commandes de l’État, donnait de la crédibilité au Québec à l’époque du référendum et qu’il n’y aurait certainement pas eu de décote du Québec en cas de victoire du Oui.

D’ailleurs, si la langue de la finance internationale demeure clairement l’anglais, trois mots de la langue de Molière y sont toutefois devenus communs grâce à la vision de Jacques Parizeau : « Caisse de dépôt ». Cette institution bien de chez nous que tous connaissent et respectent sur les marchés financiers mondiaux.

Jacques Parizeau était ce rare ambidextre, un homme de chiffres qui a du coeur. Fils du 1 %, il a consacré sa vie au 99 %, fort de l’idée que l’argent est un bon serviteur, mais un bien mauvais maître. En survolant sa vie, l’élément qui semble l’avoir le plus guidé toujours, c’est la poursuite d’une certaine justice, ses préoccupations de souverainiste, de social-démocrate, de féministe, d’environnementaliste, toutes s’appuyaient au fond sur un désir de justice, d’équité pour son monde, comme il disait.

D’une tendresse insoupçonnée de prime abord, il avait compris que la seule forme de supériorité pour un homme, c’est la bonté. D’une érudition et d’une curiosité sans fin, je lui faisais parvenir jusqu’à tout récemment des documents techniques comme le budget du Québec ou le rapport annuel de la Caisse de dépôt. Il les épluchait méticuleusement. Les cahiers les plus intéressants pour lui étaient ceux portant la mention de renseignements additionnels, essentiellement constitués de colonnes de chiffres et de graphiques.

Monsieur aimait aller au fond des choses, il adorait la musique et aurait voulu être musicien. Bien qu’il soit plus proche d’un style assez classique, j’avais bien compris encore une fois toute son ouverture d’esprit quand il avait insisté pour que je lui fasse écouter de la musique un peu plus techno que j’avais composée et où la grosse caisse était avouons-le un peu plus présente que chez Vivaldi. Il suivait de façon enjouée le rythme en tapant sur sa jambe et m’avait dit avec son sourire allumé : « Mais c’est très bien, ça, vous voyez que je ne suis pas pudibond. »

L’état de sa collectivité lui importait constamment. Il regrettait de constater que la chose publique courrait le risque de devenir tout sauf publique. Il ne voulait pas que la politique devienne l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. Il appelait de tous ses voeux les projets de société autres que comptables. Son attachement et son vif intérêt pour ce qui vient, pour la jeunesse québécoise, ne se sont jamais démentis. Durant le soulèvement étudiant du printemps 2012, je lui avais mentionné que la génération montante serait probablement plus difficile à gouverner, il m’avait répondu du tac au tac : « Je l’espère bien » […]

Conscient que l’éducation était la clef de tout progrès économique, technologique ou social, Jacques Parizeau était pédagogue jusqu’au bout des doigts. En échangeant avec lui, on avait l’impression d’apprendre même pendant ses silences caractéristiques entre deux phrases parfaites, comme par osmose. Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour Monsieur arrivaient aisément.

Son sens de l’humour était toujours présent en filigrane, un certain héritage britannique pourrait-on croire. Comme lorsqu’il parlait de sa carte de membre faite en bois pour qu’il ne puisse pas la déchirer ou de son éclat de rire quand il a su que plusieurs militants l’appelaient très affectueusement Yoda, le sage des sages dans la saga de La guerre des étoiles. Il est vrai lorsqu’il était assis et appuyé sur sa canne qu’on l’aurait bien vu brandir une épée laser pour mener son combat contre le côté obscur de la force.

De nombreux monuments dans le monde sont dédiés à des généraux et des présidents qui ont mené d’autres hommes à la guerre à partir de leur officine sécurisée. Jacques Parizeau pour sa part méritera son monument pour avoir construit du beau. Il existe des révolutions pacifiques et tranquilles, il nous l’a bien prouvé, lui le révolutionnaire dans le plus constructif sens du terme. Il mentionnait d’ailleurs que notre Révolution tranquille avait été l’oeuvre d’une poignée d’élus, de fonctionnaires et de poètes. On réalise maintenant qu’il faisait finalement partie de chacun de ces trois groupes.

Pour paraphraser Churchill, qu’il admirait, l’histoire du Québec lui sera favorable puisqu’il l’a écrite lui-même. Et cette histoire n’est pas finie, il nous en reste plusieurs chapitres à écrire collectivement. Celui qui aura plus que quiconque contribué à construire le solage et le premier étage de notre maison commune nous quitte, mais il nous a laissé des plans pour les étages qu’il reste à bâtir. Il souhaitait que nous puissions décider nous-mêmes des règles à mettre en place dans notre maison, que l’on puisse choisir nous-mêmes les éléments de sa décoration et de ses relations avec les autres. En somme, il trouvait futile de tenter d’améliorer les aptitudes d’un voisin, aussi sympathique soit-il, à bien gérer notre maison.

Nos discussions entre économistes portaient souvent sur des concepts plutôt pragmatiques, je ne lui aurai donc jamais dit moi-même ce que le Québec entier ne lui a pas assez dit : « Je vous aime, Monsieur Parizeau. » Vous étiez assurément la personne dont le regard approbateur m’importait le plus, vous me manquerez […]

Et maintenant quoi ? S’il est une chose que son départ devrait amener, c’est la fin des exils, de tous les exils. Qu’ils soient géographiques ou intellectuels, il faut que chacun de nous participe à sa façon dans la construction de cette société pour laquelle il a tant travaillé. L’embellissement de la vie pour ceux qui restent est le plus bel hommage à offrir à celui qui part. « L’avenir dure longtemps », aimait-il à dire. Grâce à lui plus que tout autre, nous savons que nous pourrons le dessiner nous-mêmes, si tant est que ce soit ce que nous désirons comme peuple.

Monsieur le Premier Ministre, Monsieur Parizeau, Monsieur l’Enseignant, j’ai bonne confiance que le Québec entier se joint à moi pour vous dire bon repos et merci pour tout. 


mercredi 3 juin 2015

Scandale à la FIFA: une attaque étasunienne pour déstabiliser la Russie




Finian Cunningham
Informationclearinghouse
sam., 30 mai 2015 17:10 UTC


Le bon vieux dicton : ne pas mélanger politique et sport n'a semble-t-il pas été respecté par les Etats-Unis. En effet, voilà exactement ce que les autorités des États-Unis ont fait durant les arrestations spectaculaires de fonctionnaires cette semaine sur fond d'allégations de fraude autour de la Coupe du monde portant sur 150 millions de dollars. 

La préoccupation ostensible des Etats-Unis est de nettoyer l'image ternie du «beau jeu» au travers d'une opération d'infiltration mondiale, qui a vu l'arrestation de sept membres supérieurs appartenant à la FIFA - la fédération internationale qui organise la Coupe du Monde. 

Mais le véritable objectif de cette agression frontale contre la FIFA, qui a impliqué des perquisitions dans un hôtel cinq étoiles dans la ville suisse de Zurich, semble plus à voir avec un objectif de la politique US afin d'annuler la Coupe du Monde en Russie. Cet objectif doit être vu dans le contexte de l'objectif de Washington pour isoler et déstabiliser Moscou dans une bataille géopolitique en cours qui est actuellement centrée sur l'Ukraine.

La Russie doit accueillir le plus grand tournoi sportif du monde en 2018. L'événement porte un immense prestige pour le pays d'accueil donnant au pays hôte une vision favorable pour des millions de téléspectateurs à travers le monde afin de mettre en valeur une infrastructure moderne et les prouesses nationales. Il y a aussi le «soft power» inestimable qui vient avec la consolidation des relations internationales amicales en accueillant des équipes de football et des supporters de plus de 30 nations. La Russie a déjà profité de ces avantages dans l'organisation réussie des Jeux olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi, que les dirigeants occidentaux cherchaient à gâcher en boycottant cet événement et en mettant l'accès sur les droits humains (à noter que les dirigeants occidentaux se taisent quant à l'organisation de la coupe du monde au Qatar, NdT). 

Les plans de la Coupe du Monde en Russie semblent être maintenant ciblés selon un agenda politique. Dans les heures qui ont suivi les arrestations étatsuniennes des officiels de la FIFA à Zurich, la fédération de football a été obligée de déclarer que la prochaine Coupe du Monde en Russie n'est pas en danger d'annulation suites aux réclamations connexes d'actes répréhensibles dans le choix de ce lieu. 

Les responsables russes se sont également déplacés pour démentir toutes les suggestions que le Mondial 2018 serait perturbé par l'enquête US en cours sur la fraude présumée de la FIFA. 


«Je ne vois aucune menace pour la Russie ou de quelconques problèmes», a déclaré Vitaly Mutko, le ministre des sports de Russie, selon un rapport du New York Times


Le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Alexander Lukashevich, a fait allusion à la dimension politique de l'enquête étatsunienne, se référant aux arrestations de la FIFA comme «un autre cas d'application extraterritoriale illégale des lois étatsuniennes», ajoutant : «Nous espérons que ces arrestations ne seront en aucun cas utilisées pour ternir l'organisation internationale du football en général et ses décisions ». Ce dernier point est sans aucun doute une référence à la sélection de la Russie par la FIFA en tant que pays hôte pour le tournoi 2018... 

Source: Sott.net

samedi 30 mai 2015

Les Nordiques et la souveraineté

Michel David
Le Devoir


Au printemps 1995, le hasard m’avait conduit dans la salle d’attente d’un studio de télévision où se trouvait également Jean Campeau, alors ministre des Finances dans le gouvernement Parizeau. Au détour de la conversation, je lui avais soumis que laisser partir les Nordiques à la veille du référendum risquait de nuire aux chances du Oui à Québec.

Non seulement les partisans des Nordiques en voudraient au gouvernement, mais leur départ risquait aussi de créer un climat défaitiste peu propice aux décisions audacieuses comme celle de quitter le Canada. M. Campeau m’avait gentiment fait comprendre qu’il tenait mes propos pour de la pure foutaise. Quel rapport pouvait-il y avoir entre une cause aussi noble que l’indépendance et un loisir aussi trivial que le hockey, n’est-ce pas ?

Cette semaine, François Legault a renversé l’équation. À l’en croire, c’est maintenant le désir d’indépendance de leur éventuel propriétaire qui nuirait au retour des Nordiques. Les bonzes fédéralistes de la LNH, plus particulièrement les propriétaires des Maple Leafs de Toronto et du Canadien de Montréal, ne voudraient pas d’un mouton noir séparatiste comme Pierre Karl Péladeau dans leurs rangs.

La tenue de deux élections partielles dans des circonscriptions de Québec le 8 juin prochain n’est évidemment pas étrangère à cette intervention. Les chances de la CAQ dans Jean-Talon sont nulles, mais une défaite dans Chauveau, où Gérard Deltell l’avait remporté haut la main à la dernière élection générale, serait désastreuse.

M. Legault n’est cependant pas le seul à penser que les ambitions politiques de M. Péladeau sont devenues un obstacle au retour des Nordiques. Le ministre responsable de la région, Sam Hamad, qui doit en faire la promotion, n’a pas voulu en rajouter, mais il s’est bien gardé de le contredire.

Bien entendu, le Canadien s’est aussitôt dissocié des « suppositions » du chef caquiste, rappelant que son propriétaire, Geoff Molson, a exprimé à plusieurs reprises son désir de voir une concession de la LNH revenir à Québec. Il ne peut évidemment pas s’y opposer publiquement, mais pourquoi le Canadien voudrait-il partager un marché dont il a actuellement le monopole ?


Le député péquiste de Matane-Matapédia, Pascal Bérubé, a fait valoir que la présence d’un gouvernement souverainiste, qui avait promis la tenue d’un référendum, n’avait pas empêché l’entrée des Nordiques dans la LNH en 1979. S’il était un libéral notoire, Marcel Aubut ne menait cependant pas une carrière politique en parallèle. Le problème n’est peut-être pas tant que M. Péladeau est souverainiste, mais qu’il est maintenant un politicien. Ce mélange des genres est généralement peu apprécié dans le milieu des affaires.

Le maire Labeaume a parfaitement raison de dire que la priorité de la LNH est l’argent. Le principal problème est précisément que Québec n’est pas l’endroit où il y en a le plus, même si tout le monde reconnaît que c’est une formidable ville de hockey. Certes, l’imposition d’un plafond salarial a changé la donne, mais Québec demeure un petit marché à l’échelle de la LNH.

Pour l’emporter sur des villes qui offrent un meilleur potentiel, Québecor devra trouver des alliés convaincants parmi les autres propriétaires de clubs. S’ils ne veulent pas d’un collègue politicien, ils n’auront même bas besoin d’imposer leur veto à la candidature de Québec, il leur suffira de laisser libre cours aux lois du marché.


Il reste que le retour des Nordiques serait une excellente nouvelle pour le PQ et le mouvement souverainiste en général. Depuis 2003, Québec est une véritable terre de Caïn pour le PQ. Seule Agnès Maltais arrive à se maintenir dans Taschereau. Si son chef ramenait le hockey professionnel dans la capitale, il ne fait pas de doute que plusieurs lui en seraient reconnaissants.

M. Péladeau s’est donné pour mission de faire la démonstration qu’un Québec indépendant serait non seulement viable, mais qu’il serait même plus prospère qu’il ne l’est présentement. La fierté est cependant un autre élément indispensable à la réussite du projet souverainiste. Les Québécois étaient fiers de leur équipe de hockey, même dans les années difficiles. Elle était en quelque sorte la preuve qu’eux aussi pouvaient jouer dans les ligues majeures, comme le Québec aurait sa place dans le concert des nations.

Partout dans le monde, le sport est un puissant vecteur du nationalisme. Bien sûr, le Canadien demeurera toujours auréolé de sa longue et glorieuse tradition, mais un club de hockey drapé dans le fleurdelisé, qui ferait sans doute un effort particulier pour recruter des joueurs francophones, n’en constituerait pas moins un puissant symbole. D’ailleurs, François Legault l’a bien dit : il serait le premier à applaudir le retour des Nordiques.

vendredi 22 mai 2015

Entretien avec Alain de Benoist

« « Vu du Kremlin, la France n’a plus de politique étrangère… »

Plusieurs vidéos tournent actuellement en boucle sur Internet. L’une du général Wesley Clark, ancien patron de l’OTAN, l’autre de George Friedman, président de Stratfor, une société privée de renseignement basée au Texas et notoirement liée à la CIA. Le premier est bouleversé par le cynisme de la Maison-Blanche, l’autre le revendique fièrement. Difficile dans ces conditions de savoir quelle politique les États-Unis entendent mener en Europe…
Elle a pourtant le mérite de n’avoir jamais changé. Depuis 1945, l’objectif des États-Unis est de favoriser l’Europe-marché au détriment d’une Europe-puissance qui pourrait devenir leur rivale. À cela s’ajoute, depuis la dislocation du système soviétique, un autre objectif vital : empêcher l’Europe occidentale d’établir un partenariat avec la Russie. George Friedman l’a rappelé après Brzezinski : en tant que grande Puissance de la Mer, l’intérêt primordial des États-Unis est d’empêcher l’unification de la grande Puissance de la Terre, c’est-à-dire de l’ensemble géopolitique eurasiatique. Les USA contrôlent tous les océans du monde, ce qu’aucune puissance du monde n’avait fait avant eux (« Maintenir le contrôle de la mer et le contrôle de l’espace est la base de notre pouvoir »), mais ils n’ont pas la capacité d’occuper l’Eurasie. Ils doivent donc diviser pour régner.
Dans un premier temps, ils ont suscité en Europe de l’Est toute une série de « révolutions colorées » à la faveur desquelles ils ont tenté d’étendre l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. Aujourd’hui, ils cherchent à  créer un “cordon sanitaire” tourné contre Moscou, coupant l’Europe en deux depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire. Ce projet de “zone-tampon” a le soutien des États baltes, de la Pologne, de l’Ukraine et de la Bulgarie, mais se heurte aux réticences ou à l’opposition de la Hongrie, de la Serbie et de l’Autriche. L’instrumentalisation du coup d’État intervenu à Kiev en février 2014 entre évidemment dans ce cadre, tout comme l’actuelle tentative albano-islamo-mafieuse de déstabilisation de la Macédoine, qui vise à mettre en échec le projet « Turkish Stream », déjà approuvé par le nouveau gouvernement grec, qui permettrait aux Russes d’acheminer leur gaz vers l’Europe occidentale sans avoir à passer par l’Ukraine.
C’est également dans cette optique qu’il faut situer le projet de Traité transatlantique, dont le but principal est de diluer la construction européenne dans un vaste ensemble inter-océanique sans aucun soubassement géopolitique, de faire de l’Europe de l’Ouest l’arrière-cour des États-Unis et d’enlever aux nations européennes la maîtrise de leurs échanges commerciaux au bénéfice de multinationales largement contrôlées par les élites financières américaines.
La grande inconnue, c’est l’Allemagne. La plus grande hantise des Américains est l’alliance de la technologie et du capital allemands avec la main-d’œuvre et les ressources naturelles russes. « Unies, dit Friedman, l’Allemagne et la Russie représentent la seule force qui pourrait nous menacer, et nous devons nous assurer que cela n’arrive pas ». Pour l’heure, l’Allemagne semble s’incliner devant les diktats de Washington. Mais qu’en sera-t-il demain ?
Au Proche-Orient, les choses se sont tellement compliquées depuis quelques mois que beaucoup de gens n’y comprennent plus rien. Là encore, quel est le jeu des Américains ?
Les États-Unis ont de longue date mis en œuvre au Proche-Orient une « stratégie du chaos », visant à abattre les régimes laïcs au bénéfice des mouvements islamistes, afin de démanteler des appareils étatico-militaires qu’ils ne pouvaient contrôler, puis à remodeler toute la région selon des plans arrêtés bien avant les attentats du 11 Septembre. L’État islamique (« Daesh ») a ainsi été créé par les Américains, dans le cadre de l’invasion de l’Irak, puis s’est retourné contre eux. Les USA ont alors commencé à se rapprocher de l’Iran, ce qui a suscité l’inquiétude des monarchies du Golfe qui redoutent par-dessus tout l’influence régionale de Téhéran (d’où l’opération actuellement menée au Yémen contre les rebelles chiites). On a donc aujourd’hui trois guerres en une seule : une guerre suicidaire contre la Syrie, dans laquelle les Occidentaux sont les alliés de fait des djihadistes, une guerre des Américains contre l’État islamique, et une guerre des dictatures du Golfe et de la Turquie contre l’axe Beyrouth-Damas-Téhéran-, avec la Russie en arrière-plan.
Et la France, dans tout ça ?
Elle ne compte plus pour grand-chose. Elle se réclame de la laïcité, mais privilégie ses relations avec les pétromonarchies les plus obscurantistes. Concernant les migrants qui affluent par milliers depuis la Méditerranée – fuyant, non pas la misère ou la dictature, comme on le répète ici et là, mais la guerre civile et le chaos que les Occidentaux ont apportés chez eux –, elle se soucie plus de les empêcher de se noyer que de ne pas faire naufrage elle-même, plus de la façon de les accueillir que de les empêcher d’entrer. Les Allemands la regardent désormais de haut, les Espagnols et les Italiens n’en attendent plus rien, et les Anglais continuent à considérer le French bashing comme un sport national.
Quant au Kremlin, il ne se fait plus d’illusions : la France ne peut plus avoir de politique étrangère digne de ce nom, puisqu’elle s’est aujourd’hui couchée devant les Américains. En témoignent de manière éloquente le refus de la France de livrer aux Russes les navires « Mistral » que ceux-ci avaient déjà payés, et le scandaleux boycott des cérémonies qui se sont déroulées à Moscou pour le 70e anniversaire de la défaite du Troisième Reich. De ce point de vue, la continuité de Sarkozy à Hollande est parfaite. L’UMP va devenir « les Républicains », tandis que le PS n’est déjà plus qu’un « parti démocrate » à l’américaine. Il n’y a plus qu’à rebaptiser « Maison blanche » le palais de l’Elysée, et tout sera parfaitement clair !
Boulevard Voltaire

mercredi 20 mai 2015

Un homme de gauche

Andrée Ferretti
lundi 11 mai

Contrairement à l’opinion générale, pour ne pas dire unanime, je pense que Pierre-Karl Péladeau est un homme de gauche. Je lui donne mon appui également pour cette raison, même si je pense que l’indépendance est devenue si nécessaire et urgente, que sa réalisation constitue l’objectif primordial à atteindre, indépendamment de toutes autres considérations.

Aujourd’hui, être de gauche, c’est essentiellement résister à la mondialisation du capitalisme sauvage qui envahit la planète en détruisant sur son passage les fondements de l’État national au sein duquel naît, se développe et s’épanouit chaque culture nationale ; au sein duquel naissent, fleurissent et prospèrent les entreprises nationales à vocations sociales et économiques.

Être de gauche, aujourd’hui, c’est d’être capable de repérer la logique du développement actuel des sociétés, d’en déceler les enjeux fondamentaux et d’élaborer des stratégies capables de la mettre en échec.

L’une d’elles, parmi les plus efficaces, consiste à protéger les entreprises nationales de développement économique contre l’emprise des grands consortiums multinationaux.
En défendant les intérêts de Québécor, Pierre-Karl Péladeau participe objectivement aux efforts actuellement déployés dans le monde contre les visées des entreprises oligopoles qui ne peuvent fonctionner avec profit que dans un monde uniformisé. Elles se bâtissent en imposant partout et en même temps les mêmes besoins, en inculquant les mêmes goûts, en développant les mêmes compétences, en répandant les mêmes idées et en promouvant les mêmes valeurs. Il s’agit pour elles de détruire le potentiel productif de chaque société qui tient à l’originalité de sa culture, à sa manière spécifique d’attribuer utilité et signification aux objets.

En protégeant les intérêts de Québécor, Pierre-Karl Péladeau élève à l’échelle de la société québécoise une barrière à la mondialisation dont l’objectif ultime est la destruction des États nationaux. Dans sa lutte pour protéger son entreprise, il a en effet rencontré un ennemi qui visait beaucoup plus gros que l’appropriation de celle-ci, qui visait rien de moins que la destruction de l’État québécois, en le mettant entre les mains du gouvernement libertarien des Couillard, Coiteux, Leitao et cie.

Pierre-Karl Péladeau a alors décidé de se porter au secours de la nation québécoise, sa nation qu’il aime depuis avant même sa naissance, cet amour faisant partie de ses gènes.

Être de gauche aujourd’hui, c’est avant tout s’engager par amour dans la lutte pour l’indépendance du Québec, afin de donner naissance à un pays souverain qui se joint à ceux toujours plus nombreux qui s’opposent à l’uniformisation létale de la mondialisation, pour réussir à changer l’actuel mauvais cours du monde.

jeudi 30 avril 2015

L'obsession ukrainienne

Lysiane Gagnon
19 avril 2015
La Presse


Où s'arrêtera l'obsession ukrainienne du gouvernement Harper? Le voici maintenant qui envoie 200 militaires pour «conseiller» Kiev dans sa «guéguerre» avec la Russie, au moment même où la fragile trêve qui devait mettre un terme aux hostilités semble compromise.

Qu'est-ce au juste que le Canada a à faire au coeur de l'Europe, dans un conflit où il n'a aucun intérêt national - conflit qui, si les choses sont menées à la hussarde, pourrait embraser le Vieux Continent?

La folie humaine, hélas, n'a pas de limite. Rappelons-nous comment la Première Guerre mondiale a commencé: un attentat individuel sans grande importance a engendré une escalade meurtrière qui a précipité le monde dans une boucherie qui a duré quatre ans.

La présence de 200 soldats canadiens à plus d'un millier de kilomètres de la zone de combat ne changera pas grand-chose, militairement parlant. Déjà, 800 Américains et 75 Britanniques sont sur le terrain. Mais cela sera vu par Moscou comme une provocation de plus, après que l'OTAN eût avancé ses bases de missiles sans motifs valables jusque dans les républiques baltes, à deux pas de la frontière russe, et que l'Union européenne eût accepté, bien trop légèrement, le principe d'un partenariat économique avec un pays qui avait toujours fait partie de l'orbite de la Russie.

C'est en réponse à ces provocations que Vladimir Poutine a récupéré la Crimée, territoire qui avait appartenu à la Russie jusqu'en 1954, alors que Krouchtchev, un jour de grande beuverie dit-on, l'avait cédé à l'Ukraine en y maintenant ses bases militaires. Depuis, la Russie encourage en sous-main les rebelles prorusses qui veulent rattacher l'est russophone de l'Ukraine à la Russie.
L'intervention intempestive du lointain Canada ne fait que jeter un peu plus d'huile sur le feu.

L'ancien ministre des Affaires étrangères, John Baird, avait ouvert le bal en décembre 2013 en participant, contre toutes les règles diplomatiques, à une manifestation hostile au gouvernement russophile alors en place à Kiev.

Au G20 de novembre dernier, fidèle à l'approche brutale et carrée qui caractérise ses rapports avec l'étranger, M. Harper a harponné le président Poutine sur le ton d'un petit bully de cour d'école en lui disant «Get out of Ukraine!»

La Maison-Blanche, la France et l'Allemagne font preuve d'une certaine retenue. L'Europe a sagement refusé d'accorder à ce pays mal géré et corrompu la carte d'entrée dans l'UE que convoitaient les autorités de Kiev. M. Harper, quant à lui, est sur la longueur d'onde des républicains américains, grands partisans d'une intervention musclée en Ukraine.

Certains hauts fonctionnaires canadiens à l'étranger se sont même fait suggérer par Ottawa de quitter toute réunion où siègerait un représentant de la Russie!
Aux premières loges, le puissant lobby canado-ukrainien applaudit. Les milliers de citoyens d'origine ukrainienne, et plus généralement ceux dont les ancêtres ont souffert dans l'ancienne URSS, forment un électorat que les conservateurs n'ont cessé de courtiser (comme d'ailleurs les libéraux avant eux).

Le racolage électoral avait commencé par ce projet absurde d'un monument aux «victimes du communisme» en plein coeur de la capitale fédérale, à deux pas de la Cour suprême.

Certes, le communisme a fait d'innombrables victimes, en Europe, en Chine ou au Viêtnam. Mais pourquoi un monument, ici et aujourd'hui, alors que les communistes sont partout en voie d'extinction? Peut-être dans le but mesquin que ce gros bâtiment écrase de son ombre massive l'édifice délicat de la Cour suprême, l'ennemi numéro un du gouvernement Harper? Mais c'est surtout, bien évidemment, pour accommoder un électorat avide d'en découdre avec la Russie.

L'électoralisme est un phénomène normal en politique. Mais l'obsession ukrainienne de Stephen Harper est un petit jeu dangereux. C'est à lui qu'on aurait envie de dire: «Get out of Ukraine, Mister Harper!»

Source: Le Devoir


lundi 27 avril 2015

L'attrait des conservateurs augmente au Québec?

Du  mirage à la réalité

À Daveluyville, près de Victoriaville, le jeune maire Antoine Tardif, âgé de 25 ans, affirme que le plus important dans le fait de voter conservateur n'est pas d'appuyer Stephen Harper, mais de gagner de l'influence. Selon lui, les Québécois voient de plus en plus les conservateurs comme le parti qui leur donnera le plus de chances de faire partie du gouvernement.

«Les Québécois seront tentés de voter conservateur. Nous voulons avoir un siège à la table pour influencer les choses.»

***

De son côté, Louis Plamondon, l'un des deux seuls députés restants du Bloc québécois, n'est pas aussi convaincu de la ferveur des Québécois envers le Parti conservateur. Il affirme que les Québécois en ont vu d'autres avec les libéraux de Pierre Elliott Trudeau et les conservateurs de Brian Mulroney.

«On a déjà joué dans ce film-là, on a déjà été à la table avec Trudeau, et regardez ce que ça nous a donné. Et on a été à la table avec Mulroney, et ils ont essayé de nous passer l'entente de Charlottetown qui était complètement néfaste pour le Québec», a-t-il rappelé.

«On a essayé le Parti libéral, on a essayé le Parti conservateur, on a essayé le NPD... Chaque fois qu'ils ont à choisir entre les intérêts du Québec et les intérêts du Canada, ils votent pour les intérêts du Canada. (...) Les Québécois s'ennuient d'un parti fort qui défend les intérêts du Québec et qui gagne pour le Québec.»

Extrait:
Giuseppe Valiante
La Presse Canadienne - ‎26‎ ‎avril‎ ‎2015


samedi 28 mars 2015

Entretien avec Alain de Benoist



La dette? Une machine devenue folle et proche de ruiner tous les États.

Intellectuel, philosophe et politologue
La dette… La dette… La dette ! Elle obsède tout le monde, et c’est sans doute à juste titre. Mais comment en est-on arrivé là ?

La possibilité offerte aux ménages d’emprunter pour couvrir leurs dépenses courantes ou acquérir un logement a été l’innovation financière majeure du capitalisme d’après-guerre. À partir de 1975, c’est ce qui a permis de compenser la baisse de la demande solvable résultant de la compression des salaires et de la précarité du travail. Le crédit a ainsi représenté pendant des décennies le véritable moteur de l’économie.

Aux États-Unis, cette tendance a encore été encouragée dans les années 1990 par l’octroi de conditions de crédit de plus en plus favorables, sans aucune considération de la solvabilité des emprunteurs. Quand la crise financière de 2008 a éclaté, les États se sont encore endettés pour empêcher les banques de sombrer. La machine s’est alors emballée de façon telle que les États surendettés sont devenus prisonniers de leurs créanciers, ce qui a limité d’autant leur marge de manœuvre en matière sociale et politique.

Aujourd’hui, ils se retrouvent pris dans un système usuraire, puisqu’ils n’ont d’autre alternative que de continuer à emprunter pour payer les intérêts de leur dette (la France emprunte, à cet effet, 50 milliards d’euros par an), ce qui augmente encore le montant de cette dette.

Résultat : le volume total de la dette mondiale atteint aujourd’hui le chiffre faramineux de 200.000 milliards de dollars, soit 286 % du PIB mondial, contre 142.000 milliards de dollars en 2007. Et encore ne tient-on pas compte des dettes contingentes comme la dette bancaire ou celle des retraites à servir !

La dette cumulée de tous les États atteint des niveaux stratosphériques. Les particuliers et les ménages savent bien pourtant que personne ne peut vivre perpétuellement à crédit…

Il semble, en effet, préférable de ne pas dépenser plus que ce que l’on gagne. Mais le problème est qu’on ne peut assimiler le budget d’un État à celui d’un ménage. Un État est tenu de faire des investissements à long terme qui, ne pouvant être financés sur la base des seules recettes courantes, doivent obligatoirement l’être par l’emprunt. Les nations, en outre, ne sont pas des êtres mortels : un pays ne fait pas faillite à la façon d’une entreprise ou d’un particulier.

Enfin, quand il emprunte, un État n’engage pas sa propre fortune, mais celle de ses citoyens (il gage une partie de l’épargne des plus aisés plutôt que de la prélever par le moyen de l’impôt). Ce faisant, il se soumet, en revanche, aux marchés financiers. Le montant de la dette indique le degré d’aliénation de l’État.

Tout le monde fait les gros yeux à la Grèce, en affirmant qu’elle « doit payer sa dette ». Michel Sapin dit même que, si elle ne la payait pas, cela coûterait 600 ou 700 euros à chaque Français. Mais que faire quand on ne peut pas payer ?

Rappelons d’abord que, contrairement à ce que prétend la vulgate médiatique, l’envolée de la dette grecque est due pour l’essentiel à des taux d’intérêt extravagants et à une baisse des recettes publiques provoquée par des amnisties fiscales qui ont surtout profité à l’oligarchie. Quant à Michel Sapin, il dit n’importe quoi. Les prêts que la France a consentis à la Grèce sont, en effet, déjà comptabilisés dans la dette publique française, que la France n’a pas plus que la Grèce l’intention (ni les moyens) de payer.

Il n’y a, en fait, aucun avenir pour la Grèce à l’intérieur d’une Union européenne qui cherche à constitutionnaliser les politiques d’austérité afin de museler la souveraineté populaire : comme l’a dit sans fard Jean-Claude Juncker, porte-parole des étrangleurs libéraux et subsidiairement président de la Commission européenne, « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (sic). La Grèce n’a d’autre choix que de passer sous la table ou de la renverser, c’est-à-dire de faire défaut sur sa dette et de sortir de l’euro.

Ceux qui font les gros yeux à la Grèce devraient essayer de comprendre que, si la morale est de mise en matière de dette privée (cf. l’allemand Schuld, « dette », et schuldig, « coupable »), elle ne l’est pas en matière de dette publique. Quand un État emprunte, il ne s’engage pas moralement, mais conclut un simple accord financier. La valeur de cet accord est subordonnée à des exigences politiques, en ce sens qu’aucun État ne peut saigner à mort son peuple au seul motif que les accords signés doivent toujours être respectés (pacta sunt servanda). L’économie de la servitude n’est, en effet, pas supportable : on ne saurait exiger d’un peuple qu’il rembourse une dette contractée dans le passé à ses dépens.

Au demeurant, les exemples ne manquent pas qui montrent que l’obligation de rembourser une dette publique n’a jamais été considérée comme absolue. La dette de l’Équateur a été supprimée en 2008, celle de l’Islande en 2011. En Pologne, dès l’arrivée au pouvoir de Lech Wałęsa, en 1990, les créanciers de ce pays ont réduit sa dette de 50 %. Quand ils ont envahi l’Irak en 2003, les États-Unis ont épongé la dette irakienne pour assurer la solvabilité du pouvoir qu’ils venaient de mettre en place à Bagdad.

Quant à l’Allemagne, elle ferait bien de ne pas oublier qu’après la guerre, le « miracle économique » allemand n’a été rendu possible que grâce à l’accord de Londres du 27 février 1953, qui a d’un trait de plume supprimé plus de la moitié de sa dette extérieure. C’est la meilleure preuve que, lorsqu’une dette devient insupportable, il n’y a pas d’autre solution que de l’annuler ou de la restructurer.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

Source: Boulevard Voltaire



lundi 16 mars 2015

#CHRONIQUEFD: L’intellophobie



Fabien Deglise
Le Devoir
16 mars 2015


C’est un drôle d’appel à la mobilisation qu’a lancé la semaine dernière le maire de Saguenay, Jean Tremblay, en invitant les travailleurs de sa région et les syndicats à se mobiliser « contre Greenpeace et les intellectuels de ce monde ».

Les quoi ? Les intellectuels de ce monde, oui, que le toujours aussi délirant premier magistrat de la ville du fjord juge, au même titre que les verts, nuisibles au développement économique de sa région, avec les questions, mises en perspective, doutes et éclairages nourris par l’étude et la réflexion qu’ils peuvent parfois porter en eux. Dans une société du savoir, on aurait pu croire cette peur atavique de la connaissance et de l’intello chose du passé. Mais visiblement, en 2015, ce passé persiste encore lourdement dans certains lieux de pouvoir régionaux. Et sans doute ailleurs aussi.

L’intellophobie de Jean Tremblay, célèbre pour ses déclarations à l’emporte-pièce oscillant entre populisme et obscurantisme, n’étonne pas. L’homme, avec ses capsules vidéo affligeantes sur la sécurité civile dans son coin de pays, l’expression ostentatoire de son catholicisme et ses réflexions douteuses sur les « nègres » (qui travaillent dur pour gagner peu, dit-il), sur le diable (responsable de l’attaque à Charlie Hebdo, selon lui) ou sur les femmes voilées (qui devraient rentrer chez elles, estime l’élu), a depuis longtemps démontré le manque de discernement à la douane de ses lèvres. Et bien sûr, après en avoir ri, il est toujours un peu nécessaire de s’en désoler.

La crainte des intellos, la tentative de dénigrement du savoir, du rationnel, dans la bouche de Jean Tremblay fait forcément tache alors qu’elle est surtout exploitée ailleurs dans le monde et dans le présent par des groupes radicaux et mouvements populistes à la dangerosité évidente. L’intellectuel, cet empêcheur de lénifier et de soumettre, de tromper et de contraindre, a toujours été la cible de toutes sortes de fondamentalismes tout comme des dictatures et régimes fascisants. C’est sur lui que tombent régulièrement les extrêmes, à droite comme à gauche, pour galvaniser leurs bases militantes en attribuant aux Lumières et au monde des idées toute la responsabilité des maux contemporains.

Le chômage, la pauvreté ? C’est la faute aux intellos ! Les embouteillages en ville ? Encore les intellos, particulièrement ceux du Plateau. Ailleurs dans le monde, ces mêmes adeptes de la pensée libre et de la connaissance salutaire sont pourchassés, traqués, torturés et tués même pour appeler à l’équité entre les sexes, prêcher l’éducation des masses — y compris celles formées par les femmes —, dénoncer la militarisation du pouvoir, réclamer la séparation de la religion et de l’État, promouvoir la démocratie, combattre l’exploitation… Quand on laisse la dérive s’installer, quand on cesse de la prendre au sérieux, de la pourfendre, l’intellophobie, qui malheureusement rime très bien avec idiocratie, a même tendance à tourner au vinaigre.

Dans le Cambodge de Pol Pot (un exemple parmi cent malheureusement), une poignée de lettrés, de penseurs, d’enseignants ont survécu au génocide de l’épouvantable dictateur en se débarrassant de leurs lunettes — au sens propre — et en jouant quotidiennement aux écervelés dans un régime qui avait fait de l’intellectuel, de celui qui parlait bien, savait plus, maîtrisait une langue étrangère et portait des lunettes pour mieux lire, des ennemis de l’État et de l’avancement social. Des ennemis à réformer, au pire, et à abattre, surtout.

Là-bas, les intellectuels de ce monde ont bel et bien été responsables du sous-développement économique, politique et social du pays, mais pour avoir été systématiquement persécutés par les Khmers rouges, puis exterminés ou pour avoir fui le pays avant le drame. Un pan sombre de l’histoire récente — ça s’est joué entre 1975 et 1976 — à des années-lumière, bien sûr, de ce que le Québec contemporain et un élu à la pensée anachronique peuvent faire émerger, mais qu’il est toujours bon de garder dans un coin de la mémoire.

La semaine dernière, avec son inepte commentaire sur les intellos, Jean Tremblay aurait quasiment pu donner l’envie aux intellectuels de ce monde de s’insurger et de s’inspirer d’une formule à la mode pour dénoncer son obscurantisme crasse en clamant haut et fort : #JeSuisIntello. Mais forcément, le geste aurait été à l’image du bonhomme : exagéré et déplacé.